Un Tristan classique à l'Opéra de Paris

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On se souvient de l’émoi suscité en 2005 par cette production de Tristan et Isolde confiée au vidéaste Bill Viola et au metteur en scène Peter Sellars, deux personnalités qui possèdent une vision des œuvres qu’ils abordent, qu’ils questionnent, qu’ils révèlent (au sens photographique). Treize ans plus tard, c’est la force classique de ce spectacle qui s’impose – même si, bien sûr (on est à l’Opéra de Paris !), un quarteron de vieux grognons accueille encore Peter Sellars par quelques huées hors de propos.


Tristan et Isolde (saison 18/19), Andreas Schager (Tristan), René Pape
(Roi Marke), Matthias Goerne (Kurwenal), (c) Vincent Pontet / OnP

On en a vu des Tristan amoindris par la trivialité, la banalité, le gadget : ici, au contraire, c’est la profonde et intemporelle humanité de cette vision qui s’impose, comme émanant de la musique même. L’essence rituelle de cette grande cérémonie de l’amour et de la mort trouve son évidence dans cette dichotomie entre les images de Bill Viola et les gestes de Peter Sellars. La nature et ses symboles souvent bachelardiens (l’eau, le feu, l’air), la nudité comme épure, la lenteur qui donne son poids au geste, la traversée des épreuves (l’eau et le feu encore), les corps transcendés – que ce soient ceux projetés sur l’écran de Bill Viola ou ceux pris dans les cages de lumière où les enserre Peter Sellars : tout devient expression de l’âme. Et c’est la musique qui est cette âme. Dans la formidable proximité intime de ce théâtre ramené au bord de la scène, sans rien d’autre que le noir natif, celui d’avant la lumière, Peter Sellars déploie une partition de gestes très fins, très doux, très tendres, un effleurement d’épaule, des mains qui se retournent, un regard de côté qui dit tant. Et l’on se retrouve seul avec ces êtres que tourmente l’amour, un couple qui n’est plus que l’écho de ces vagues, de cette mer, de ces forêts en feu, de ce jour qui se lève lentement, de ces rituels ancestraux, de cette nage amniotique, jusqu’à son élévation finale et sa dissolution dans l’« Höchste Lust », la joie suprême, quasi tantrique, qui emporte à la fin de cette œuvre unique et sublime.

Aujourd’hui, ce classicisme épuré, cet entrelacs parfait de la nuit et de la lumière, de la nature et de l’humanité, cette assomption visuelle est sans doute la plus belle expression classique dont on puisse rêver pour Tristan. La musique peut y ruisseler et Philippe Jordan sait y épanouir un orchestre de l’Opéra de Paris en état de grâce (les cordes, les bois, le cor anglais à défaillir, tout est superlatif) : mieux que jamais, il libère le souffle originel de cette musique, sait lui donner une parure debussyste mais, en même temps, nourrir ses moires, conférer une densité ardente à chaque inflexion (les phrases graves du début du III !), nourrissant chaque phrase d’une sensualité inaccoutumée, avec aussi une grandeur, une profondeur, une éternité. Toute cette tension qui s’accumule peu à peu, d’acte en acte, se déploie avec une munificence rare dans le dernier, provoquant quelque chose d’exceptionnel dans sa perception, une sorte de dépassement, d’extase.

La distribution est, elle aussi, de haut niveau : on y retrouve l’inaltérable René Pape, roi Marke aux effusions douloureuses, qui sait utiliser le souffle comme un chant et le chant comme un murmure poignant, et la Brangaene d’Ekaterina Gubanova, un peu retenue au I mais déployant dès le II, avec cet appel bouleversant chanté depuis une loge, ce métal souple et mordoré d’une voix qui ne s’alourdit jamais. On y découvre le Kurwenal de Matthias Goerne, un peu gauche en scène mais expressif dans ses phrasés à la ligne parfaite, comme ces lieder dont il est un des plus grands interprètes aujourd’hui au monde.


Tristan et Isolde (saison 18/19), Martina Serafin (Isolde)
(c) Vincent Pontet / OnP

Le couple formé par les deux héros est plus problématique parce qu’un rien déséquilibré : si Andreas Schager s’affirme comme un des meilleurs Tristan du moment, avec cette voix puissante, claire, à la projection immense mais facile, toute de poésie à fleur de lèvre, de lumière intérieure, une voix inspirée au meilleur sens du terme, l’Isolde de Martina Serafin n’est pas de la même eau. La grande soprano viennoise a certes les moyens du rôle (mises à part nombre de stridences qui affectent l’aigu, le sentiment aussi que la voix atteint parfois ses limites et que la technique pallie souvent les faiblesses) mais il lui manque ce quelque chose d’abandonné, de défait, cette fêlure de l’âme qui fait les grandes Isolde, peut-être aussi une juvénilité qui a du mal à se trouver face à un Tristan aussi rayonnant. Certes, elle va au bout de son rôle, jusqu’à une Liebestod crânement projetée, mais elle ne se dissout pas dans les dernières mesures, se désolidarisant en quelque sorte de l’image fabuleuse, imaginée par Bill Viola, de l’eau qui remonte vers le ciel et emporte avec elle les corps – pendant que les dernières mesures de l’orchestre, vibrantes au bout de la baguette de Philippe Jordan, nous aspirent dans une nuit de l’âme où nous nous dissolvons en un nirvana sonore et mental.

Alain Duault
(Paris, 11 septembre 2018)

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