Une Jenufa magistrale à l'Opéra de Dijon !

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C’est un intense moment de théâtre – vécu comme un coup de poing dans l’estomac par nombre de spectateurs – que vient de proposer l’Opéra de Dijon avec cette Jenufa de Leos Janacek, d‘autant plus puissant que la proposition scénique est la plus forte, émotionnellement parlant, à laquelle nous ayons personnellement assisté. Rarement une production aura souligné avec autant d’acuité combien le premier grand succès lyrique du maître de Brno recèle des pages d’un lyrisme à fleur de peau, capable de bouleverser le public : ferveur de l’amour et sincérité de la compassion, la violence des sentiments est exposée ici sans fard et sans complaisance. Le jeune metteur en scène français Yves Lenoir – qui avait déjà proposé un singulier Orfeo de Monteverdi il y a deux saisons in loco – a traité l’œuvre en vrai homme de théâtre, en allant à l’essentiel, en dessinant chacun des personnages de façon très ferme et en faisant progresser l’intrigue implacablement, au milieu d'une scénographie minimaliste et austère due à Damin Caille-Perret. Depuis l’exposition du drame au premier acte, jusqu’à la poignante conclusion, c’est à un véritable crescendo auquel nous assistons, qui prend plus d’une fois le public à la gorge. Le déroulement du dernier acte est ainsi un modèle de clarté et d’efficacité dramatique : chaque détail porte, et l’on découvre dans cette ultime confrontation les qualités, les défauts et les ressorts de chacun. Bravo !

Pour comble de bonheur, la distribution réunie à Dijon par Laurent Joyeux ne connaît aucun point faible. Dans les rôles de Jenufa et de Kostelnicka, Sarah-Jane Brandon et Sabine Hogrefe irradient le spectacle de leur présence tant scénique que vocale. La première campe son personnage de manière ardente, emportant immédiatement l’adhésion, avec des moyens importants, et un timbre possédant une riche couleur, particulièrement dans le médium. Quant à l’actrice, avec son jeu remarquablement intériorisé, elle communique une émotion qui va croissant au fur et à mesure de la soirée. Mais comme à l’ordinaire, c’est Kostelnicka qui en impose le plus... et récolte le plus de suffrages ! Dans ce rôle épuisant physiquement et vocalement, la soprano allemande – qui avait déjà impressionné dans le rôle-titre d’Elektra à l’occasion de l’inauguration de l’Opéra National de Grèce il y a tout juste un an – incarne avec une intensité poignante toutes les facettes de ce personnage complexe : tout est dans la noblesse de geste signifiant la hauteur, la sérénité, le désespoir, la colère, la folie, l’humilité, enfin, de la confession publique. Le paroxysme est payant, même si elle montre parfois quelques signes de fatigue, cela fait partie du rôle et le public le sait bien, qui lui réserve un triomphe mérité au moment des saluts.

Côté masculin, Daniel Brenna – remarqué lui dans Die Soldaten à La Scala de Milan en 2015 – campe un remarquable Laca. Doté d’une voix solide et lyrique, à l’élégant phrasé, le ténor américain conduit magnifiquement son personnage complexe, tant dans ses relations très révélatrices avec Grand-mère Burya (formidable Helena Köhne !), qu’avec les deux plus importants protagonistes, Jenufa et Kostelnicka. Face à lui, le danois Magnus Vigilius (Steva) est idéal en coq du village plastronnant, veule, lâche ; il prête au personnage une voix plus claire et percutante que son confrère, en même temps que sa formidable présence. De leurs côtés, la jeune soprano française Roxane Chalard campe un vif et clair Jano, tandis que Katerina Hebelkova offre une voix fraîche et solide à la fois au personnage de Karolka. Enfin, le chaleureux Starek de Tamas Kral, le prudent Maire de Krzystof Borysiewicz, et la vindicative Femme du Maire de Svetlana Lifar complètent efficacement cette belle galerie de portraits, dont il faut saluer ici l’impressionnante qualité d’ensemble.

A la tête des Czeh Virtuosi, un orchestre originaire de Brno, la ville de naissance de Janacek, le chef norvégien d’origine tchèque Stefan Veselka fait sentir dès les premières mesures ses affinités avec le langage instrumental du compositeur, brutal et souvent cru, en soulignant l’aspect fragmentaire d’une écriture où les silences jouent un rôle essentiel. Les cordes, en particulier, sont âpres, tant l’orchestre, dans ce monde du non-dit et du faux-semblant, ne saurait parer son jeu de couleurs trop avenantes…

Magistral !

Emmanuel Andrieu

Jenufa de Leos Janacek à l’Opéra de Dijon (septembre 2018)

Crédit photographique © Gilles Abegg

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