Une éclatante Alcina à l'Opéra de Monte-Carlo (même sans Yoncheva)

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L'Opéra de Monte-Carlo a payé à nouveau de malchance avec le retrait (à la dernière minute) de la soprano star Sonya Yoncheva - qui devait interpréter le rôle-titre d'Alcina de Haendel (donné en version de concert pour une unique représentation) - après la défection (de dernière minute aussi) d'Anna Netrebko dans Iolanta de Tchaïkovsky la saison passée... qui avait entraîné l'annulation pure et simple du spectacle. Jean-Louis Grinda (dont on vient d'apprendre qu'il prendra la direction des Chorégies d'Orange à partir de 2018) a su très vite lui trouver une remplaçante – la soprano Inga Kalna – dont la magnifique prestation a permis au public (très international) de Monaco de se dire qu'il n'avait pas (forcément) perdu au change.

Car la cantatrice lettone sait briller dans ce répertoire par la grâce d'un timbre où la fluidité et le moelleux de l'attaque le disputent à l'impétuosité du débit et à la justesse de l'intonation (sans parler de vocalises qui sont loin de viser à l'effet purement « décoratif »). A ces qualités s'ajoute parfois une profonde mélancolie qui confère à la voix un émouvant velouté, tandis que la présence de l'artiste contribue à rehausser son incarnation de l'héroïne. Son « Ah mio cor » hypnotique au II, de même qu'un « Ombre pallide » aussi déchirant qu'inflexible, déclenchent des salves d'applaudissements.

Tout aussi stupéfiante est la virtuose Morgana d'Emöke Barath. D'une agilité à couper le souffle (renversant « Tornami a vagheggiar »), d'une délicatesse rare (« Credete al mio dolore »), d'une mélancolie contagieuse (« Ama, sospira »), la soprano hongroise se hausse au même niveau d'excellence que sa collègue. Dans le rôle de Bradamante, Delphine Galou n'est pas en reste. Avec une voix de velours, l'alto française instaure un climat rassurant face aux effusions enjôleuses des deux sœurs magiciennes, et son « Mio bel tesoro » brise le cœur par sa confondante spontanéité. Le petit (mais néanmoins essentiel) rôle d'Oberto ne pose aucun problème à la belle soprano marocaine Hasnaa Bennani : son charmant « Tra speme e timore », dénué de fioritures, se révèle des plus toniques. Le personnage de Melisso tombe plutôt bien dans la voix sévère et patriarcale du baryton-basse chilien Christian Senn. Son moraliste « Pensa a chi geme » ballote l'auditoire entre remords, stupeur et nostalgie. Quant au jeune ténor italien Anicio Zorzi Giustanini (Oronte), il s'avère capable de vocaliser sans alléger à outrance son timbre à la fois corsé et frémissant.

Mais c'est le célébrissime contre-ténor français Philippe Jaroussky - dans une forme éblouissante ce soir – qui s'avère le triomphateur absolu de la soirée, grâce à une voix qui, désormais, peut se targuer de rivaliser en projection et en éclat avec celle d'un soprano féminin. Dans « Mi lusinga il dolce affetto » et le fameux « Verdi prati », la pureté de l'émission et les voluptés chromatiques du timbre font fondre le public, tandis que le véloce et ébouriffant « Sta nell'incarna » - auquel il confère tout le panache et la flamboyance que cette aria requiert -, le fait délirer.

L'Orchestra Accademia Bizantina, enfin, placé sous la direction du chef italien Ottavio Dantone, sonne un rien chétif dans l'Ouverture, mais convainc pleinement ensuite, ne serait-ce que par son désir de jouer et de porter haut la sublime partition de Haendel.

Emmanuel Andrieu

Alcina de Georg Friedrich Haendel à l'Opéra de Monte-Carlo, le 4 février 2016

Crédit photographique © Alain Hanel

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