Un Simon Boccanegra marin à l'Opéra de Lausanne

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Signataire de très belles productions lyriques – on pense à sa Manon vue ici-même à Lausanne en 2014 (reprise à Monte-Carlo l’an passé) ou à ses Capuleti ed Montecchi auxquels nous avons assisté il y a tout juste deux mois au Sao Carlos de Lisbonne – le metteur en scène français Arnaud Bernard revient dans la cité lémanique pour mettre en images notre opéra préféré de Giuseppe Verdi, le sublime Simon Boccanegra. A contrario de nombreuses dernières productions du chef d’œuvre verdien que nous avons vues, la lumière et la mer – trop souvent absentes de l’acte I alors qu’elles sont explicitement évoquées par la musique du Maître de Busseto et le texte d’Arrigo Boito, comme un contrepoint à l’atmosphère sombre et oppressante du Prologue – sont ici bien présentes par le moyen d’une somptueuse image d’un coucher de soleil sur une mer étale, image qui reviendra au III, tandis que Boccanegra agonise, seul, sur le devant de la scène. Pour les actes intermédiaires, Arnaud Bernard (qui signe également les décors) a imaginé tout un système de poulies, de treuils et de passerelles qui suggèrent certes l’élément marin, mais aussi l’oppression et le pouvoir, telle cette saisissante scène où une des machines en bois soulève le Doge au-dessus de la foule, qui se déchire en contre-bas, pour mieux la haranguer de toute sa hauteur… 

La distribution est dominée par l’Amelia de Maria Katzarava, déjà applaudie in loco dans le rôle de Marguerite (Faust) en juin 2016. Grand et authentique spinto verdien, à la fois puissant et rayonnant, la soprano mexicaine reste cependant un peu rebelle à la nuance piano (son air d’entrée, « Come in quest'ora bruna », en souffre…), mais se montre capable de climax électrisants dans l’aigu pendant l’air du Conseil, le trio du II et l’ensemble final... Le jeune ténor basque Andeka Gorrotxategi affronte avec beaucoup de courage la difficile tessiture de Gabriele Adorno, mais, au contact de sa partenaire aux moyens souverains, il se laisse souvent piéger par la tentation d’un chant tout en force, au point de flirter régulièrement avec la justesse. Quant au rôle-titre, l’italien Roberto Frontali, s’il est un baryton solide, au chant probe, il ne varie pas suffisamment les couleurs, en particulier dans le haut médium et l’aigu, et son chant se révèle ainsi passablement monochrome : aussi digne soit-il, son Boccanegra ne marque pas les mémoires. On regrette également beaucoup la défection d’Andrea Mastroni, initialement annoncé dans le rôle de Fiesco, au profit de la basse géorgienne George Andguladze, qui se révèle être un acteur inexistant, ne possédant par ailleurs ni le grain ni la profondeur d’une vraie basse verdienne. Même constat pour le Paolo du suisse Benoît Capt qui, ni physiquement ni vocalement, ne confère à son personnage la noirceur requise. Le Pietro d’Alexandre Diakoff s’en tire mieux, avec une voix qui se signale par un relief et une projection importantes.

Appelé à remplacer en dernière minute son compatriote Stefano Ranzani, le chef (de chœur) Salvo Sgro dirige avec un enthousiasmant mélange de maîtrise et de passion un Orchestre de Chambre de Lausanne au-dessus de tout reproche (et un Chœur de l’Opéra de Lausanne tout aussi admirable). Exaltant les multiples coloris de la phalange vaudoise, il choisit des tempi de bout en bout justifiés et, en plus, parfaitement accordés à la mise en scène.

Emmanuel Andrieu

Simon Boccanegra de Giuseppe Verdi à l’Opéra de Lausanne (juin 2018)

Crédit photographique © Alan Humerose
 

 

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