Un Rienzi triomphal au Wagner Festival de Budapest

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Pour sa 12ème édition, le Wagner Festival de Budapest (également surnommé le « Bayreuth du Danube ») réunit une nouvelle fois la fine fleur du chant wagnérien, et après un Ring complet (dans lequel se produisait Irene Theorin, Christopher Ventris, James Rutherford ou encore Anja Kampe), c’est un titre quasi absent des affiches lyriques que la manifestation magyare proposait : Rienzi ou le dernier des tribuns

Si peu de théâtres se risquent aujourd’hui à afficher cet opéra de jeunesse de Richard Wagner, c’est parce qu’il est très long – même si on l’a amputé ici d’environ une heure de musique (essentiellement les nombreux ballets et pantomimes) –, mais surtout parce que les différents rôles sont difficiles à distribuer, alors que la tâche du metteur en scène n’a rien d’enviable. Mais Csaba Kael, le directeur du célèbre Müpa (vaste et moderne salle de concert à Budapest où se déroule le festival) a contourné ce dernier problème en offrant au public (très international) une simple version de concert de l’ouvrage. De Rienzi, on dit généralement – le (bon) mot est de Hans von Bülow – qu’il s’agit du meilleur opéra de Meyerbeer... A notre goût, si l’on sait dénicher les interprètes adéquats, ce n’est absolument pas une tare, notre lectorat connaît d'ailleurs bien notre inclination pour les œuvres de ce compositeur (nous avons ainsi dernièrement couru jusqu’à Essen assister à la résurrection du Prophète). Et sans faire passer pour un chef-d’œuvre absolu ce qui est surtout un ouvrage sous influences, l’exécution de ce Rienzi démontre qu’il y a là une bonne part du matériau philosophique et musical dont se servira plus tard l’un des plus grands bâtisseurs de l’opéra – sinon le plus grand, c’est notre opinion en tout cas…

De ses interprètes, l’œuvre sollicite, ne serait-ce que par sa durée, un héroïsme et une endurance rares ; elle appelle aussi un style de chant capable de nuances, et sachant conjuguer vaillance et noblesse. Aussi bien Rienzi qu’Adriano et Irene se doivent donc de respecter une certaine tradition de « bienséance » vocale. Dans le rôle-titre, le ténor américain Robert Dean Smith affiche une forme éblouissante, avec son timbre d’airain toujours couronné d’un aigu d’une déconcertante facilité. Il vient à bout de ses interminables harangues publiques avec une endurance qui ne trahit jamais la moindre fatigue, et son chant reste d’une élégance racée, notamment dans une Prière (« Allmächt’ger Vater ») superbe d’intériorité et d’émotion.

Avec la mezzo sud-africaine Michelle Breedt, dans le rôle travesti d’Adriano, c’est à une révélation que nous avons affaire – même si nous avions déjà pu goûter à la qualté de son chant lors des représentations de Tristan (rôle de Brangäne) à l’Opéra national du Rhin il y a deux saisons –, grâce à une intensité dramatique aussi impressionnante que son assurance vocale, lui permettant des aigus insolents à côté d’une tenue parfaite de la cantilène, notamment dans l’air captivant « In seiner Blüte ». Après une entrée à froid difficile, la soprano américaine Emily Magee – plus convaincante ce soir que le mois dernier dans Die Frau ohne Schatten à l’Opéra de Hambourg – affiche des aigus percutants de premier ordre dans le dernier acte. De son côté, la basse allemande Falk Struckmann (Steffano Colonna) brille par la beauté de ses graves profonds, tandis que le baryton israélien Boaz Daniel est un convaincant Orsini. Enfin, les chanteurs hongrois Cser Krisztian (Raimondo), Szabolcs Brickner (Baroncelli) et Marcell Bakonyi (Cecco del Vecchio) complètent très dignement l’affiche.

Avec pourtant un nombre réduit de répétitions, le chef allemand Sebastian Weigle (directeur musical de l’Opéra de Francfort depuis 2008) se montre impeccable de mise en place, et il assume magnifiquement les hauts et les moins hauts de la partition, notamment dans le terrible acte III, dont les déchaînements guerriers restent un peu forts. L’allant et le lyrisme sont présents là où ils doivent l’être, et les finales magistraux des II et du V admirablement construits. L’Orchestre national de Hongrie est la soirée durant d’une perfection confondante, et non moins le Chœur national Hongrois qui se couvre de gloire dans une partition où il est énormément sollicité : ils sont triomphalement applaudis, au même titre que les solistes, au moment des saluts.

Comme Bizet le notait avec pertinence, au moment des représentations de 1869 : « Au total une œuvre étonnante, vivant prodigieusement : une grandeur, un souffle olympien ! Du génie sans mesure, sans ordre, mais du génie ! ». La puissance de ce drame flamboyant, d’or et de sang, l’extraordinaire projection de personnalité qui s’y manifeste déjà, la maîtrise et l’authentique grandeur des plus belles pages (et notamment la Prière, seul morceau vraiment connu) l’ont confirmé : contrairement aux deux opéras précédents (Die Feen et Das Liebesverbot), qui sont surtout des documents, Rienzi appartient bien au Wagner de la maturité, et doit pleinement entrer – selon nous encore – dans son œuvre.

Emmanuel Andrieu

Rienzi de Richard Wagner au Festival Wagner de Budapest (Müpa), le 19 juin 2017

Crédit photographique © Janos Posztos / Müpa Budapest

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