Un Don Giovanni dans la haute finance à l'Opéra Royal de Wallonie

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Est-ce pour tordre le cou à l'idée reçue que l’Opéra Royal de Wallonie-Liége ne proposerait que des mises en scène « muséales » que Stefano Mazzonis di Pralafera a proposé au cinéaste belge Jaco Van Dormael – concepteur d’un intéressant Stradella de César Franck in loco en 2012 – de signer la nouvelle production de Don Giovanni ? Toujours est-il que la proposition scénique du chef d’œuvre mozartien, telle que vue à Liège, n’aurait point dépareillé sur les scènes voisines (réputées pour leur avant-gardisme) de Bruxelles ou d’Anvers. Avec la complicité de son décorateur Vincent Lemaire, Jaco van Dormael arrache ainsi l’intrigue au lieu et au temps voulus par le livret pour transposer l’action « de nos jours, dans l'univers des traders et de la bourse, des bureaux de cambistes, de la tension et de l'euphorie des gains mirobolants » - pour piocher dans les notes d’intention – à l’instar de ce qu’avait imaginé Michael Haneke pour l’Opéra national de Paris (une production fameuse dont on a pu voir la reprise l’année dernière). On retrouve notamment un même (et impressionnant) dispositif scénique figurant des tours de verre (qui pourraient être celles de la Défense ou de la City) au milieu desquelles Don Giovanni use et abuse du pouvoir qu’il détient (celui de l’argent, donc). Le spectacle débute et finit sur une autre image cependant, celle de la piscine intérieure d'une villa cossue dans laquelle Don Giovanni noie le Commandeur dans la scéne introductive... avant que ce dernier ne lui rende la pareille dans la scène finale !

Le baryton italien Mario Cassi campe un Don Giovanni par trop fragile : le timbre paraît plus d’une fois trop étroit et manque de « punch » dans le grave. A ses côtés, Laurent Kubla impose un Leporello plus dangereux et incisif que le rôle-titre. Le timbre est charnu autant que précis, l’articulation claire, et la violence sous-jacente de ses coups de gueule rend parfaitement plausibles ses aspirations à se substituer à son maître. Le ténor italien Leonardo Cortellazzi - dont nous avons gardé un excellent souvenir dans le rôle d'Ernesto (Don Pasquale) au Centre Lyrique d'Auvergne en janvier 2014 -, campe un Don Ottavio aux aigus triomphants et à la longueur de souffle impressionnante. Et si le belge Roger Joakim offre un Masetto plutôt effacé, Luciano Montanaro déçoit bien plus dans le rôle du Commandeur, après avoir déjà campé un bien piètre Walter (Luisa Miller) ici-même la saison dernière.

Du côté des dames, Céline Mellon - ici technicienne de surface - s’avère la plus sensuelle dans son portrait de Zerlina. Le timbre est agréable, l’aigu facile, le jeu scénique restituant avec finesse les émois du personnage. La soprano géorgienne Salome Jicia est une Donna Anna à l’émission plutôt serrée et aux intonations délicates. De son côté, l'argentine Veronica Cangemi évite toute hystérie dans sa caractérisation de Donna Elvira. La voix apparaît comme trop petite pour traduire efficacement l’exaltation de « Mi tradi », mais la chanteuse redonne néanmoins une certaine prestance à cette héroïne souvent sacrifiée.

A la tête d’un Orchestre Royal de Wallonie-Liège bien disposé, Rinaldo Alessandrini – déjà dans la fosse de l’ORW lors de la création de L’Inimico delle donne de Baldassare Galuppi en 2011 – opte pour des tempi plutôt vifs, et soigne particulièrement les changements de climat. Le chef italien met également en exergue chaque solo instrumental, comme pour placer l’orchestre sur un pied d’égalité avec les chanteurs. Ce faisant, il transforme les musiciens en vrais protagonistes du drame, ce qui n’est pas le dernier des atouts de la soirée !

Emmanuel Andrieu

Don Giovanni de Wolgang Amadeus Mozart à l’Opéra Royal de Wallonie-Liège, jusqu’au 4 décembre 2016

Crédit photographique © Lorraine Wauters

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