Don Giovanni : libre comme l’air… du temps

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« Le monde peut s’écrouler rien ne me fera trembler ». Alors que le pays vient d’être secoué par des événements  tragiques, cette déclaration de Don Giovanni à la fin du Ier acte prend plus que jamais des allures de manifeste. Hommage aux victimes des récents attentats, le chœur de l’Opéra entonne en préambule à cette première le « Va pensiero » extrait de Nabucco, présenté par Stéphane Lissner dans un émouvant discours comme un « hymne à la liberté, à l’unité et à l’espoir ».
Un hymne à la liberté qui fait forcément écho à l’œuvre jouée ce soir. Mais d’espoir il n’est point question dans l’opéra de Mozart et encore moins dans la lecture très noire de Michael Haneke. Reprise de la production très remarquée du cinéaste autrichien, ce spectacle au réalisme cru choisit de replacer l’œuvre dans l’univers froid d’une grande multinationale à la modernité sombre et déshumanisée.
Eclairages subtils, profondeur de champ, scénographie inspirée et direction d’acteurs exigeante : malgré quelques modifications depuis sa création, la mise en scène du cinéaste autrichien confirme sa puissance dramatique.
Tout ici est au service de la théâtralité : les silences entre les scènes sont appuyés et pesants, les déplacements sont maîtrisés et dans les récitatifs le pianoforte se fait discret pour donner à ce spectacle des airs de singspiel.

Un sens du théâtre qui contraste avec la direction du chef français Alain Altinoglu. Quand on attendrait d’une jeune baguette une direction percutante et fougueuse, le maestro propose une lecture intériorisée, sans effets de manches.

Soit l’exact contraire du rôle-titre ! Le baryton star Erwin Schrott – sorte de DSK en costume gris – offre une approche affectée qui tranche avec la mise en scène très réaliste de Haneke. Bombant le torse à outrance et ne maîtrisant pas sa puissance vocale quand la partition l’impose, la proposition du chanteur manque tout simplement d’émotion. La voix est certes puissante et belle, mais le chant manque de finesse.
Une interprétation en opposition avec le rôle de Don Ottavio : bien que très juste sur le plan émotionnel, la voix du ténor Stefan Pop ne semble pas adaptée aux volumes de l’Opéra Bastille, rendant ses interventions  difficilement audibles. Si l’air Dalla sua pace au Ier acte devient un murmure douloureux plutôt à propos, le problème se fait plus difficilement excusable au IIe acte dans le Il mio tesoro.
C’est sans doute Adrian Sampetrean qui réussit le mieux l’équilibre vocal et théâtral, campant un Leporello de qualité – malgré des graves peu timbrés. 
Chez les hommes, le baryton Alexandre Duhamel, dont la jeunesse sied parfaitement au rôle, gratifie le personnage de Masetto d’une voix homogène et d’une diction parfaite. Du côté des femmes, l’émission parfaitement maîtrisée et la fraîcheur de la jeune mezzo Serena Malfi font mouche dans le rôle de Zerline, tandis que le phrasé poussif et le manque d’agilité vocale de Marie-Adeline Henry en Donna Elvira laissent de marbre. 
Par bonheur, la soprano Tatiana Lisnic – bien que manifestement plus puccinienne que mozartienne – réveille une distribution un peu terne d’une voix sonore et d’une ligne infaillible, qui donnent à sa Donna Anna le premier plan vocal de cette soirée.

Sous la direction précise d’Alain Altinoglu, les ensembles vocaux rendent heureusement au plateau l’homogénéité dont il manque naturellement, donnant notamment aux chanteurs l’occasion d’entonner un superbe Viva la liberta, qui résonne encore au-delà des murs de l’Opéra Bastille.

Albina Belabiod

Don Giovanni de W.A. Mozart, jusqu’au 14 février à l’Opéra Bastille

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