Streaming : Rodelinda de Haendel, ou un des nombreux triomphes de Renée Fleming au Met

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Le Metropolitan Opera, avec ses 3800 places, n’est peut-être pas le meilleur lieu pour donner des représentations d’opéras baroques, mais avouons que devant notre écran d’ordinateur, les équilibres forcément rompus dans une aussi immense salle sont ici, au final, plutôt rétablis... Et c’est cette fois Rodelinda de Georg Friedrich Haendel que propose la maison étasunienne, toujours par l’entremise de ses streamings journaliers. L’ouvrage date d’une des plus fécondes phases créatrices du Caro Sassone (1724/1725), qui vit également naître, à peu de temps d’intervalle, Giulio Cesare in Egitto et Tamerlano, et qui bénéficie d’une musique d’une invention, d’une richesse et d’une passion ne pouvant que susciter l’enthousiasme. La création de l’œuvre, au King’s Theater de Londres en 1725, affichait rien moins que la Cuzzoni et le célèbre castrat Senesino, respectivement en Rodelinda et Bertarido.

Dans cette intrigue où sont mises en avant les vertus de l’amour conjugal, de la constance et du courage dans l’adversité, le personnage de Rodelinda doit tout exprimer : l’attente, la souffrance, l’espoir, le soulagement… De toute évidence, comme quasiment tous les rôles auxquels la soprano américaine s’est confrontée, Renée Fleming s’y sent parfaitement à l’aise, et livre une Rodelinda d’un raffinement extrême, avec son timbre crémeux et une voix d’où s’échappe perles et diamants, avec de surcroit une manière parfaitement naturelle de s’immerger dans cette vocalità très particulière, dont elle traduit à merveille tout le potentiel expressif. Habile dans les passages virtuoses, elle se surpasse dans les airs plus pathétiques telle l’admirable aria « Ombre, piante, urne funeste » de l’acte I.

Par bonheur, elle est magnifiquement entourée, à commencer par Andreas Scholl à qui est confié le rôle de Bertarido. Le contre-ténor allemand se montre capable de faire revivre de manière crédible les fastes du légendaire castrat Senesino. Virtuose dans le fameux « Vivi, tiranno ! », il livre dans les airs lents des trésors de poésie. Inoubliable, à ce titre, le duo avec Rodelinda au II. De son côté, le ténor canadien Joseph Kaiser - déjà présent aux côtés de Renée Fleming dans le Capriccio du Met chroniqué récemment - habite avec aplomb le rôle ambigu de Grimoaldo, dont il rend tout aussi admirablement la violence contenue que la nostalgie de goûter à la paix intérieure. La basse chinoise Shenyang prête au « méchant » sa voix puissante et grave, quoique pas toujours assez souple. Dans une belle forme également, le contre-ténor britannique Iestyn Davies est un Unulfo idéal, tant sur le plan de la justesse que de la projection, mais aussi de l’agilité vocale, avec une ligne de chant qui jamais ne dévie. Enfin, la mezzo américaine Stéphanie Blythe complète avec bonheur ce sextuor idéalement contrasté.

Directeur musical de l’Opéra de Santa Fe et éminent spécialiste du répertoire baroque (il a longtemps dirigé la formation baroque The English Concert), Harry Bicket fait sonner l’Orchestre du Metropolitan Opera comme s'il était une formation spécialisée dans le répertoire handélien ! Le chef britannique donne de fait tout leur relief aux accompagnati, au jeu contrapunctique, et aux variations de nuances et de couleurs. Quant à l’équipe de production, elle triomphe avec un étonnant décor représentant la campagne lombarde au XVIIIème siècle (conçu par Thomas Lynch), disposé en segments qui s’enchaînent horizontalement, sous les superbes éclairages de Peter Kaczorowski, auxquels il conviendra de rajouter les riches et somptueux costumes dessinés par Martin Pakledinaz, qui donnent à tous les interprètes une allure exceptionnelle. De son côté, Stephen Wadsworth a créé tout un monde florissant, faisant un usage imaginatif du petit Flavio muet, et donnant à chaque personnage un visage humain, de manière vivante et compréhensive. L’exploit, surtout, est que l’on n’a jamais l’impression d’assister à une succession d’airs sans aucun lien les uns avec les autres, mais bien à un authentique drame en musique.

Une des belles productions du Met disponibles dans le riche catalogue de la célèbre institution américaine !

Emmanuel Andrieu

Rodelinda de Georg Friedrich Haendel (en streaming) au Metropolitan Opera – le 14 juin 2020 (disponible gratuitement jusqu'au 15 juin à minuit dans le cadre des Nightly Met Opera Streams, puis de manière payante via l'offre Met on Demand).

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