Sir Simon Keenlyside, irradiant Don Giovanni à l'Opéra des Nations de Genève

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Un an quasi jour pour jour après avoir proposé, in loco, un Cosi fan tutte déjanté, le trublion allemand David Bösch récidive avec un autre ouvrage de Wolfgang Amadeus Mozart issu de la Trilogie Da Ponte, Don Giovanni, sans toutefois transformer complètement l’essai. Il situe cette fois l’action dans un théâtre désaffecté envahi par des herbes folles, dans les années cinquante, mais les personnages y évoluent trois heures durant sans qu’il n’y ait jamais de véritables interactions entre eux, et la scénographie unique imaginée par Falko Herold ne semble avoir été choisie que pour ses qualités esthétiques. Pour David Bösch, Don Giovanni n’est qu’un mauvais garnement qui tue le Commandeur comme par jeu, tourmente son serviteur et Masetto comme par perversion, et séduit les femmes (après les avoir prises en photo avec son Polaroïd) par esprit de compétition plus que par désir ou conviction… Réduite ainsi à ses grandes lignes, la réalisation scénique de David Bösch paraît d’une affligeante banalité, en dépit de l’effet visuel du décor, mais on ne saurait cependant passer sous silence un travail de direction d’acteurs particulièrement millimétré : chaque étape de l’action est mise en situation avec une justesse forçant l’admiration. Véritable fête théâtrale (univers d’où vient Bösch), cette mise en scène ménage un parfait équilibre entre les dimensions suggérées par le qualificatif dramma giocoso, en laissant à d’autres le soin de sonder la profondeur métaphysique de cet opéra énigmatique entre tous.

En injectant une distribution aussi somptueuse dans « l’opéra des opéras » (le mot est de Richard Wagner), le Grand-Théâtre de Genève ne pouvait que terminer sa saison par un éclatant succès. Depuis trente ans qu’il interprète le rôle sur toutes les plus grandes scènes internationales, Sir Simon Keenlyside continue d'être, à bientôt soixante ans, le plus enthousiasmant des Don Giovanni : un Don athlétique, facétieux et désabusé à la fois (on ne compte plus les rails de coke qu’il « s’envoie » durant la soirée !). Son charisme se double d’un aplomb vocal saisissant, le baryton britannique conférant une vibrante intensité à chacune de ses phrases en cultivant l’art de la litote. L’effet est toujours calculé au plus juste, laissant l’auditeur imaginer ce que pourrait être un véritable accès de colère ou une déclaration d’amour brûlante de passion. Pareille maîtrise du pianissimo complice et de l’appoggiature friponne caractérise la supériorité souveraine de Keenlyside sur tous ses rivaux actuels.


David Stout (Leporello) et Simon Keenlyside (Don Giovanni) ; © Carole Parodi

Myrtò Papatanasiu (Elvira), Ramón Vargas (Ottavio) et Patrizia Ciofi (Anna) ; © Carole Parodi

A ses côtés, son compatriote David Stout impose un Leporello qui se situe sur les mêmes sommets, bien que sur un mode bien évidemment plus rustique et populaire. Le timbre est charnu autant que précis, l’articulation claire, et le comédien épatant de faconde scénique. La production se paie également le luxe du ténor mexicain Ramon Vargas dans le rôle d’Ottavio (malheureusement amputé de son second air, la version originale de Prague ayant été ici retenue), auquel il offre ses aigus triomphants, avec une longueur de souffle acquise au contact des grands rôles verdiens dont il est un interprète d’exception, comme nous avons pu le constater à l’Opéra de Monte-Carlo dans Simon Boccanegra la saison passée ou il y a seulement un mois dans I Masnadieri. Et si le Commandeur de la basse allemande Thorsten Grümbel s'avère solide, bien que peu impressionnant, le baryton étasunien Michael Adams se montre, en revanche, parfaitement à sa place en Masetto

Du côté des dames, la jeune Mary Feminear (en troupe au GTG) s’avère, et de loin, la plus sensuelle dans son portrait de Zerlina. Son joli timbre fruité, son aigu facile et son jeu en scène restituent avec finesse tous les émois de son personnage. Dans le rôle d’Elvira, la soprano grecque Myrto Papatanasiu (entendue dans le rôle d’Anna au TCE il y a deux ans) traduit les convulsions de l’âme de l’héroïne mozartienne avec beaucoup d’expressivité et de vérité. De vérité dramatique et d'émotion, le chant de Patrizia Ciofi n'en manque pas non plus. Par ailleurs, la classe technique de la cantatrice italienne s'impose dans un magnifique « Non mi dir », tant pour le cantabile que pour d'impeccables coloratures, ou dans sa capacité à planer au-dessus du trio des masques.

A la tête d’un Orchestre de la Suisse Romande parfaitement disposé, le chef hongrois Stefan Soltesz opte pour des tempi plutôt rapides, tout en soignant les changements de climats. Son accompagnement illustre et commente l’action théâtrale avec une insistance qui, parfois, justifie quelques entorses au bon goût. Enfin, les récitatifs confiés au continuo de Xavier Dami sont d’une prenante efficacité dramatique.

Emmanuel Andrieu

Don Giovanni de Wolfgang Amadeus Mozart à l’Opéra des Nations de Genève, jusqu’au 17 juin 2018

Crédit photographique © Carole Parodi
 

 

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