La petite renarde rusée, un hymne à la Nature

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Capturée par un garde-chasse qui entend en faire un animal de compagnie, la Petite renarde rusée (de l’opéra de Leos Janacek) reprendra sa liberté, pour vivre pleinement, avant de mourir. Plus qu’une simple fable musicale, l’œuvre atypique du compositeur tchèque prend ici des allures de « méditation panthéiste », confrontant l’homme à la fuite du temps face au spectacle qu’offre la Nature.
Pour sa dernière saison à la tête de l'Opéra national du Rhin, Marc Clémeur programme de nouveau la Petite renarde rusée, de Leos Janacek, dans la production de Robert Carsen qui avait marqué la saison 2012-2013 de l’établissement, cette fois avec Elena Tsallagova dans le rôle-titre. Pour mieux l’appréhender, nous revenons sur la genèse et le sens de cette Petite renarde rusée.

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Le compositeur tchèque Leos Janacek (1854-1928) est longtemps resté méconnu malgré les constants efforts de nombreux interprètes et exégètes désireux de faire découvrir ses opéras. Sa carrière lyrique débute très tardivement et ses chefs-d’œuvre sont tous des fruits de la maturité. C’est à 64 ans seulement que Janacek devient le maître de l’opéra national tchèque grâce au succès tardif de Jenufa (1904). Inclassable et déroutant, le musiciens’est longtemps heurté à l’impossibilité de faire représenter ses ouvrages, mais la raison principale de cette lente éclosion est à rechercher dans le fait que Janacek n’est pas un homme de système. Il procède par tâtonnements successifs, c’est pourquoi il a longtemps hésité entre différents courants esthétiques pour se forger un style et un langage musical privilégiant la recherche de l’émotion. La Petite renarde rusée, que le compositeur présente comme « une histoire joyeuse avec une fin triste », est un ouvrage atypique. Dans ce drame des bois et des champs, le destin des animaux croise celui des hommes, ce qui reste tout à fait inhabituel à l’opéra. Les animaux vivent et agissent comme les humains dont ils éclairent le cœur et le comportement. Réconcilier l’homme avec le temps et la mort à travers la vie d’une petite renarde, voilà l’aventure inédite dans laquelle se lance un Janacek dont le projet est aussi éloigné de la naïveté du conte de fées que de l’aridité d’une allégorie. D’un côté, le cycle ininterrompu de l’existence éphémère et de la mort cruelle des animaux, de l’autre le quotidien des humains qui avancent lentement mais sûrement vers leur fin. Hymne panthéiste empreint d’une indicible nostalgie, La Petite renarde rusée comporte une dimension autobiographique, comme c’est souvent le cas chez Janacek. La tristesse de l’âge et l’angoisse devant l’inexorable fuite du temps s’évanouissent devant le spectacle qu’offre la Nature, lieu privilégié d’un éternel recommencement annonciateur d’une possible résurrection.

Un sujet trouvé dans la presse

C’est en lisant son quotidien, Le journal du peuple, que Leos Janacek découvre les aventures de la petite renarde « Finoreille » qui vit le jour le 7 avril 1920.  D’avril à juin, chaque jour, les lecteurs du grand quotidien de Brno, peuvent suivre un feuilleton animalier qui s’inspire d’un conte populaire morave relatant les mésaventures d’un garde-forestier et d’une renarde qu’il tente vainement d’apprivoiser. A l’origine de ce récit, écrit par le poète Rudolf Tesnohlidek (1882-1928), se trouve une série de dessins à la plume du peintre Stanislav Lolek (1873-1936). Ces vignettes humoristiques, oubliées au fond d’un tiroir, attirent un jour l’attention du directeur du Journal du peuple. Désireux de fidéliser ses lecteurs, le directeur  entrevoit la possibilité d’utiliser ces  quelque 193 dessins pleins de drôlerie et de fraîcheur en les faisant compléter par de courtes légendes qu’il demande à Tesnohlidek de rédiger. Ecrit dans le savoureux patois de Lisen, un faubourg de Brno, ce roman-feuilleton remporte un succès aussi total qu’inattendu. Dès l’année suivante, les aventures de la petite renarde se transforment en roman illustré, La Petite Renarde.

L’appel de la nature

Créée avec succès au Théâtre national de Brno le 6 novembre 1924, La Petite renarde rusée a donc une origine à la fois graphique et littéraire. La femme de ménage de Janacek affirme dans ses souvenirs, publiés en 1959, qu’elle a elle-même attiré l’attention du compositeur sur la « bande dessinée » qui faisait fureur auprès des lecteurs.


La Petite Renarde Rusée © A.Kaiser

Le compositeur l’aurait entendue rire aux éclats alors qu’elle lisait ce feuilleton riche de rebondissements cocasses. Quoi qu’il en soit, après avoir terminé Katia Kabanova (1921), Janacek change complètement de registre pour se lancer dans la composition d’un opéra qui témoignera de son amour pour la nature, et singulièrement pour la campagne et les  forêts qui entourent son village natal, Hukvaldy. Le compositeur y acquiert en 1921 une maison de campagne, refuge idéal pour trouver son inspiration. C’est là qu’il travaille à son nouvel ouvrage de janvier 1922 au 10 octobre 1923. Ainsi le décor de son opéra n’a pas besoin d’être inventé : la cour de la maison du garde-chasse où se retrouve la jeune renarde après avoir été capturée, doit sans doute beaucoup à ce que Janacek a sous les yeux chaque jour à Hukvaldy. L’intérêt que le compositeur porte au feuilleton illustré du Journal du peuple se nourrit de toutes les impressions qu’il ressent vivement au contact des champs et des forêts profondes où se croisent chasseurs et animaux. Les dessins de Lolek entrent aussi en résonnance avec l’univers familier de Janacek qui a pu décrire son opéra comme une « idylle sylvestre » dans laquelle l’orchestre est chargé de peindre les décors et d’assurer les transitions du récit.

Une rencontre avec le poète

Lorsque Tesnohlidek apprend que Janacek désire le rencontrer parce qu’il s’intéresse à sa petite renarde, l’auteur pense d’abord à une plaisanterie. Mais Janacek le convainc du sérieux de son projet d’adaptation. Les deux hommes signeront d’ailleurs un contrat qui accorde 10% à l’écrivain sur les droits à venir. Un goût commun pour la nature rapproche Janacek et Tesnohlidek. Plus tard, l’auteur relatera ainsi sa rencontre avec le musicien : 

« Il était assis parmi les buissons ; mille petites fleurs exquises pointaient au-dessus de sa tête et, de toutes les fleurs, cette tête aussi blanche qu’elles me parut être la plus grande. Elle souriait. » Tesnohlidek voit dans ce sourire celui dont « la vie nous fait présent comme d’une médaille d’or pour notre courage devant l’affliction, l’iniquité et la fureur. Il m’a semblé à cet instant que la renarde Finoreille était là, quelque part, apprivoisée, totalement domptée par la bonté de l’homme dans ce petit jardin, et qu’elle allait s’approcher sans être vue pour se blottir à nos pieds… ».

On comprend que Janacek souhaitait aller au-delà de la simple adaptation d’un récit satirique pour faire de son opéra l’expression musicale de sa vision du monde marquée par une nostalgie poignante : « J’ai attrapé Finoreille pour la forêt et la tristesse des années tardives ». A l’approche de ses soixante-dix ans, le compositeur livre sa conception panthéiste du monde en célébrant l’éternel renouvellement de la vie et de la nature à travers le sort tristement banal d’une renarde.

Une observation minutieuse des animaux

Des problèmes techniques se posent au compositeur qui doit faire chanter des animaux dans une intrigue qui met en scène aussi bien des insectes, des grenouilles, un chien ou même la Voix de la forêt. En dehors des deux protagonistes que sont la Renarde et le Garde-forestier, on trouve une grande abondance de rôles dans cet ouvrage à la gloire de la nature.


La Petite Renarde Rusée © A.Kaiser

Janacek « croque » en quelques notes chaque personnage, animal ou homme. Chacun adopte ensuite un chant au rythme souple proche de la déclamation qui crée une impression de « naturel ». L’écriture vocale tend le plus souvent à imiter. Ainsi le compositeur utilise des voix d’enfant pour le coassement d’une petite grenouille ou la petite Finoreille. Ce travail de composition s’appuie sur une fine observation consignée dans des notes publiées en 1921 et 1922 dans le Journal du peuple.  Janacek a observé un petit chardonneret qu’il gardait chez lui dans une cage. Il s’est également intéressé aux cris des oiseaux, aux corbeaux qui se posent sur une branche du noyer de son jardin… A propos du chardonneret, Janacek consigne des détails qui semblent parfaitement correspondre à l’esthétique musicale et à l’atmosphère générale de La Petite renarde rusée : 

« Mon petit chardonneret, tu ne faisais que « piailler ». Dans le désir amoureux, dans la joie de vivre, tu lançais en piaillant quelques motifs embrouillés, compliqués, jetés dans un souffle précipité (…) Je n’ai pas pu trouver l’idée cachée dans ton chant. Chacun de tes motifs disait ’Vivre, seulement vivre !’. »

Janacek tentera de traduire musicalement ces affects qu’il croit percevoir à travers le langage « incompréhensible » des animaux et dès le prélude de son opéra, il nous donnera à entendre les bruits presque imperceptibles, de la forêt.

D’une renarde à l’autre

En dépit de l’apparence parfois décousue de son livret, Janacek affirme avoir suivi un plan très simple : il a voulu raconter la vie étonnante d’une jeune renarde capturée par un forestier, depuis son enfance jusqu’à sa mort, puis la découverte, par ce même forestier d’une nouvelle petite renarde, sa fille : 

« Hé ! la voilà ! (…) la petite boudeuse, tout le portrait de sa maman ! Attends un peu que je t’attrape, comme j’ai attrapé ta mère, mais je t’élèverai un peu mieux, pour qu’on n’écrive plus d’histoires sur nous dans les journaux ! ».


La Petite Renarde Rusée © A.Kaiser

Janacek opère une sélection rigoureuse parmi les nombreux épisodes du roman initial. Tesnohlidek ne collabore pas à l’élaboration du livret et il ne fournira que la chanson de Verunka que chante le garde-forestier au second acte. Janacek pratique amplement l’art de l’ellipse et de l’allusion. Ainsi, Finoreille résumera elle-même toutes les péripéties qui ont émaillé ses démêlés avec le monde des humains. Si bien qu’à certains moments, les raccourcis sont tellement saisissants qu’il en résulte une certaine confusion. Janacek semble « coudre » des passages choisis selon une logique très personnelle, ce qui donne l’impression que l’action avance de façon arbitraire, allant du monde des animaux au monde des humains selon un mouvement erratique. Dans cette succession de tableaux choisis les scènes concernant les humains sont intercalées à la façon de contrepoint ou avec un effet de miroir. Ce qui permet de souligner le décalage entre le temps vécu par les hommes et celui que vivent les animaux. De ce contraste permanent, nait un puissant sentiment de mélancolie, face à la fragilité et à la fugacité de la vie. Alors que les hommes devraient se réjouir d’avoir plus de temps à vivre que les animaux qui disparaissent d’une saison à l’autre, ils s’attristent au contraire de cet inexorable écoulement du temps.

Plus qu’une simple fable musicale, davantage qu’un conte plein de fraîcheur, La Petite renarde rusée apparaît comme une méditation panthéiste, pleine d’humour et de nostalgie, entre réalisme et imaginaire. C’est un ouvrage sur le temps qui demeure à l’écart des théories ou des modes. Janacek ne cherche pas à démontrer en établissant un parallèle entre les hommes et les animaux, il suggère simplement une leçon de vie en faisant s’entrecroiser deux univers avec un solide réalisme : « Nous vivons d’air et non d’éther. Nous sommes terriens et nous nous tenons fermes, debout ».

Catherine Duault

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