Nabucco aux Chorégies d'Orange

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Populaire parmi les opéras populaires, Nabucco est l'enfant chéri des Chorégies d'Orange. L'annonce de sa programmation a d'ailleurs été couronnée de succès, et l'on ne comptait guère de places vides au Théâtre Antique. La première représentation a été mise à l'épreuve du mistral et du froid. Une épreuve parfois cruelle, qui ne fait guère de cadeaux et ne pardonne pas la moindre insuffisance technique. Exactement ce qu'il fallait pour mettre en avant la qualité du chant du baryton géorgien George Gagnidze qui, en dépit d'une certaine carence en puissance et en projection, a su en revanche conférer une subtilité inespérée au roi grandiose et désespéré ; avec une sensibilité que l'on croyait incompatible avec l'ampleur du lieu, il a fait de toute la quatrième partie un grand moment d'émotion, avec un métier qui a triomphé aussi bien des infimes atteintes d'un timbre magnifique que des conditions climatiques difficiles.

On attendait avec curiosité Martina Serafin – une Tosca et une Maréchale que les grandes scènes internationales s'arrachent -, et la soprano autrichienne n'a pas démérité. La voix est dotée d'un aigu sûr et lumineux, et si le grave est moins royal, l'artiste parvient quand même à accomplir en souplesse les prouesses exigées par une ligne mélodique acrobatique. Manquent toutefois un rien de puissance chez elle aussi - et un tempérament de conquérante - qui rendrait tout à fait justice à ce personnage assoiffé de pouvoir.

De son côté, la superbe mezzo française Karine Deshayes apporte à Fenena une séduction et un raffinement rare dans l'émotion, délivrant un superbe « O splendordegli astri, addio », tandis que le ténor italien Piero Pretti campe un Ismaele de beau métal et d'un style parfait. Le rôle écrasant de Zaccaria était tenu par le chanteur russe Dmitry Beloselskiy. Si l'on peut l'imaginer confié à une basse plus riche en graves (n'est-il pas plutôt baryton ?), on ne peut nier le rayonnement qu'il confère au grand prêtre juif. Les autres rôles, le Grand Prêtre du talentueux Nicolas Courjal et l'Abdallo du toujours vaillant Luca Lombardo, n'appellent que des éloges, et l'on réservera une mention toute particulière pour le petit rôle d'Anna, dévolu à la très attachante soprano française Marie-Adeline Henry, qui possède une voix superbement timbrée et naturellement puissante, capable de planer au dessus des ensembles.

Signataire d'une production remarquée de l'ouvrage – c'était à l'Opéra de Rome en 2011 avec Ricardo Muti à la baguette -, Jean-Paul Scarpitta ne semble pas avoir été très inspiré par le mur antique - qu'il utilise, au mieux de manière anecdotique, au pire de manière insignifiante. Sa mise en scène ne dépasse guère le stade d'une convention bien maîtrisée, qui laisse le soin à la musique de Verdi de l'animer. Elle consiste à faire entrer et sortir au bon moment chaque protagoniste, avec parfois un goût de la symétrie un peu sommaire – le sextuor chanté en rang d'oignon au tout devant de la scène ! -, et à guider des foules bien disciplinées, avec un minimum de gestes archétypes. Mieux vaut donc ne pas s'attarder sur une réalisation qui ne renouvelle ni ne sert vraiment l'image de Nabucco.

Il fallait bien la réunion des Choeurs de Montpellier, Avignon, Toulon et Nice pour rendre compte d'un opéra aussi choral que Nabucco. Le résultat a été à la hauteur des moyens mis en œuvre, avec un « Va pensiero » - chanté dans un vrai pianissimo - qui a ému. A la tête d'un Orchestre National de Montpellier Languedoc-Roussillon en grande forme, le chef israélien Pinchas Steinberg joue parfaitement le jeu de cet opéra coloré, nerveux, dont il faut servir avec passion même les traits un peu extérieurs, sous peine de le dénaturer. La précision était là, la couleur aussi, avec notamment quelques excellents solistes (les phrasés du flûtiste Jean-Michel Moulinet), même si, exténuées par une soirée de bataille avec des partitions ensorcelées par le mistral, les cordes perdaient en fin de parcours un peu de leur rondeur.

Emmanuel Andrieu

Nabucco aux Chorégies d'Orange, les 9 et 12 juillet 2014

Crédit photographique © Bruno Abadie

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