Michael Weinius incarne un Siegfried de haut vol au Grand-Théâtre de Genève

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Moins d’un mois après le Prologue et la première journée du Ring qui coïncidaient avec la réouverture du Grand-Théâtre de Genève, nous revoici dans la cité de Calvin.  Epurée, réduite à l’essentiel, et d’une lisibilité parfaite, la production de Siegfried de Dieter Dorn s’intègre idéalement aux dimensions de la scène de la place de Neuve, et s'avère dans la continuité de ce que nous avons déjà vu. Moins minimaliste et plus inventive, plus illustrative aussi que celle de Die Walküre cependant, elle s’ouvre sur la vision d’un Wotan seul devant une sinistre forêt plongée dans les brumes, avant que ce dernier ne fasse sortir des profondeurs la forge de Mime. On retrouve au II cette même forêt, cette fois mouvante, composée d’excroissances qui donnent ainsi l’illusion de racines en même temps que les pattes du dragon, derrière lesquelles sort bientôt une énorme tête à triples visages grimaçants. La poésie revient avec l’apparition d’une nuée d’oiseaux multicolores articulés au bout d’une perche par des marionnettistes tout de noir vêtus, qui mènent le héros vers « la  plus sublime des femmes », Brünnhilde, qui se réveille à l'image de celle de Chéreau dans le Ring du centenaire, c’est-à-dire vêtue d’une ample tenue tout en dégradés de bleus, une idée si belle dans son évidence, que l’on applaudit à deux mains la réapparition de ce moment d’histoire dans la mise en scène du chef-d’œuvre de Richard Wagner.

La soirée repose en grande partie sur les épaules du rôle-titre. Sans jamais forcer ses moyens naturels, le ténor suédois Michael Weinius aborde Siegfried avec une voix plus lyrique qu’héroïque, nous offrant un premier acte comme on en entend trop rarement, « chanté » avec les accents, les couleurs et les nuances d’un Walther des Meistersinger. L’acte II, avec des Murmures détaillés comme un Lied, lui convient idéalement, mais il n’en surmonte pas moins avec vaillance l’affrontement avec le Wanderer, et arrive au bout de son duo meurtrier avec Brünnhilde sans la moindre trace de fatigue. De manière méritée, le public genevois lui réserve un triomphe au moment des saluts. L’autre triomphateur de la soirée est le ténor finnois Dan Karlström qui campe un Mime étonnant par la qualité et la musicalité de son chant. Par ailleurs, il apporte à son personnage une ambiguïté inattendue, avec des moments où il devient presque sympathique. Brünnhilde trouve en Petra Lang une interprète de haut rang, nonobstant la laideur du timbre à laquelle personne ne peut rien : son soprano bien dégagé, éclatant de santé, lui permet d’oser une scène du réveil entièrement construite sur la puissance et la pugnacité. De son côté, Tomas Tomasson continue d’être un Wanderer parfait. Jusque dans sa confrontation avec Erda (superbe Claudia Huckle, au timbre profond), il fait preuve d’une déconcertante facilité sur toute la tessiture ; de plus, la voix est toujours aussi belle, pleine, charnue, alors que le jeu, pleinement convaincant dans cette réalisation, ne perd rien de ses qualités humaines. Brûlant les planches, avec un Alberich tout en extériorité fébrile mais d’un incontestable relief, Tom Fox meuble à lui seul le plateau, faisant oublier une voix désormais un rien usée. Avec sa voix sourde et profonde à la fois, Taras Shtonda se montre idéal pour incarner le dragon Fafner, tandis que la soprano allemande Mirella Hagen pépie à merveille dans les courtes interventions de l’Oiseau de la forêt.

La vision musicale du chef allemand Georg Fritzsch a, elle, pris un salutaire coup de fouet. Elle s’embrase désormais (enfin, serions-nous tenté de dire…), capable de bâtir ces grandes courbes et ces apothéoses sonores qui manquaient encore dans les deux premières étapes de son parcours, sans que la pâte de l’Orchestre de la Suisse Romande n’ait pour autant perdu cette netteté des couleurs et cette saveur des phrasés que nous avions tant appréciés chez elle le mois dernier...

Emmanuel Andrieu

Siegfried de Richard Wagner au Gand-Théâtre de Genève, le 8 mars 2019 

Crédit photographique © Carole Parodi
 

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