Le Théâtre du Capitole ose Tiefland d'Eugen d'Albert

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Après Le Prophète de Giacomo Meyerbeer en juin dernier, le Théâtre du Capitole crée à nouveau l'événement en proposant comme titre d’ouverture de saison le rare Tiefland d’Eugen d’Albert, opéra quasiment inconnu chez nous alors qu’il demeure très populaire outre-Rhin. Il ne s’agit peut-être pas d’une des œuvres majeures du XXe siècle (créé au Théâtre allemand de Prague en 1903) : on y décèle de nombreuses facilités d’écriture et son livret (une adaptation à l’allemande du vérisme italien) pèche par de nombreuses naïvetés et situations mélodramatiques, mais il possède aussi une fraîcheur et une simplicité qui le rendent accessibles à tout public. De plus, certaines pages, comme le duo avec Pedro le berger et Marta sa promise qui clôt le premier acte, font preuve d’une réelle capacité d’émotion ; l’écriture vocale, héritée de Wagner, mais soumise à un lyrisme plus immédiat, y est soignée et jamais vulgaire et l’orchestre, où les cordes jouent un rôle de tout premier plan, participe de manière active à l’action... qu’il convient de décrire au vu de la rareté de l’ouvrage. Située dans les Pyrénées catalanes, l’intrigue évoque le destin de Marta, pauvre fille dont le riche Sebastiano a fait sa maîtresse à peine sortie de l’enfance, avant de la marier à Pedro, le berger venu des hautes terres. Sauf que Pedro n’a pas compris que Marta devait rester à la disposition de son maître… Quand Sebastiano tente d’empêcher les jeunes époux de quitter la ferme pour s’envoler vers d’autres horizons, Pedro le tue.

Signataire d’une production remarquée d’Owen Wingrave (Britten) in loco il y a trois ans, le metteur en scène britannique Walter Sutcliffe insiste sur le conflit entre les univers de la montagne (superbe décor de sommets rocheux imaginé par Kaspar Glarner pour le Prologue) et celui de la vallée (des « basses terres », tiefland en allemand) représenté par un moulin en béton. Cet endroit glauque et lépreux, où se déroule tout le conflit des deux actes suivants, marque ces différences de vivre et d’envisager le monde. Suttcliffe y fait passer tout un petit peuple de prolétaires (portant des costumes tout droit sorti d’un film d’Almodovar), à la fois témoins et acteurs du drame. Excellent directeur d’acteurs, le combat entre Sebastiano et Pedro est réglé avec un réalisme saisissant.

Les chanteurs ne sont pas pour rien dans la réussite du spectacle, à commencer par le ténor autrichien Nikolaï Schukoff – héroïque Lohengrin à l’Opéra de Saint-Etienne en juin dernier – qui campe un Pedro aussi scéniquement gauche (comme le veut le livret) que vocalement impressionnant : endurance, solidité et moelleux du médium, éclat chatoyant d’un aigu conquérant. La soprano américaine Meagan Miller ne lui cède en rien en termes de robustesse, grâce à une voix ample et généreuse qui passe très bien l’épaisseur de l’orchestre, et qui s’identifie également très bien à son personnage. Le baryton allemand Markus Brück possède tout à fait la carrure du brutal Sebastiano, qui n’est pas sans rappeler le personnage d’Alfio dans Cavalleria Rusticana de Mascagni. Le tendre et naïf lyrisme de la jeune villageoise Nuri est traduit avec beaucoup de charme par sa compatriote Anna Schoek. De son côté, la basse britannique Scott Wilde est un Tammaso (le maire du village) d’un aplomb superbe, tandis que le trio de soubrettes indiscrètes est confié aux voix homogènes de Jolana Slavikova, Sofia Pavone et Anna Destrael. Paul Kaufmann (Nando) et Orhan Ildiz (Moruccio) complètent avec bonheur la distribution.

Grand habitué de la fosse capitoline, et donc du magnifique Orchestre national du Capitole, le chef allemand Claus Peter Flor n’a pas de mal à faire ressortir avec éloquence tous les sortilèges de la partition de d’Albert. Les nombreuses interventions solistes de vents, les délicates broderies des cordes pendant les longs dialogues, ressortent avec évidence, soulignant l’originalité d’un langage d’une rare efficacité dramatique.

Emmanuel Andrieu

Tiefland d’Eugen d’Albert au Théâtre du Capitole, jusqu’au 8 octobre 2017

Crédit photographique © Patrice Nin

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