Le Forgeron de Gand à l'Opéra Ballet des Flandres ou le retour en grâce de Schreker

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Grand Opéra féérique (Grosse Zauberoper) en trois actes, Le Forgeron de Gand (Der Schmied von Gent) est le dernier des opéras (en 1932) de Franz Schreker. Et l'oeuvre déconcerte davantage par son sujet que par son style musical, jusqu’aux inconditionnels du maître autrichien (dont nous faisons partie…) qui n’y retrouvent pas d’emblée la griffe corrosive d’un compositeur mis à l’index par les nazis qui qualifieront sa musique de dégénérée (Entartete Musik). Franz Schreker raconte lui-même la genèse de l’ouvrage, inspiré par Smetse Smee du romancier belge Charles De Coster, que l’Universal Edition de Vienne l’avait prié de composer. À partir de la parabole du forgeron qui, ayant conclu par cupidité un contrat avec le Diable sera quand même admis au paradis pour avoir été charitable envers une famille juive en fuite (qui n’était autre que Marie et Joseph avec l’enfant Jésus), il se proposait de « faire un opéra à la Brueghel ». Dans le même temps, en matière stylistique, il se dit là adepte de la nouvelle objectivité, voire du néo-classicisme et du néo-baroque. La pluralité expressive de la partition reflète ainsi les sphères de la terre, de l’enfer et du ciel où se déroule successivement l’action.

En tout cas, la puissante lecture orchestrale du chef argentin Alejo Perez, directeur musical de l’Opéra Ballet des Flandres (Opera Ballet Vlaanderen) où est donné l’ouvrage (en coproduction avec le National Theater de Mannheim), ne laisse pas de doute quant à la vigoureuse originalité de la partition dont il exhale avec maestria tout le foisonnement et la rutilance. Le même aplomb caractérise une équipée vocale de haut vol. Omniprésent sur scène, la baryton étasunien Leigh Melrose (saisissant Golaud in loco il y a deux saisons) campe un étonnant Smee et se montre certainement comme le principal artisan du succès de la soirée : la puissance qu’il évoque par sa stature et sa présence correspond parfaitement à l’idée que l’on peut se faire de ce personnage si haut en couleurs. La mezzo estonienne Kai Rüütel (La Femme de Smee), avec son timbre chaud et sensuel, convainc également à plein dès ses premiers instants. D’un format tout wagnérien, la soprano sud-africaine Vuvu Mpofu incarne une somptueuse et vénéneuse Astarté. Ses deux acolytes infernaux que sont Leon Kosavic (Le Duc d’Albe) et Nabil Suliman (Jakob Hessels) se distinguent par leur voix mordante et leur jeu outrancier de diablotins. Le fielleux rival Slimbroek est incarné par un Michael J. Scott au ténor parfaitement projeté, tandis que son confrère espagnol Daniel Arnaldos (en troupe ici-même) offre à Flipke son humour ravageur. Également en troupe à l'OBV, le baryton afro-américain Justin Hopkins fait entendre une voix solide et superbement timbrée dans le rôle de Saint Pierre, tandis que les nombreux autres comprimari remplissent leur office avec talent. 

Pour sa première mise en scène lyrique, l’Allemand Ersan Mondtag frappe un grand coup et signe une production à la fois habile, humoristique et politique. Les actes I et II font la part belle à un étonnant décor bipartite et placé sur une tournette, signé par le metteur en scène lui-même (assisté par Manuela Illera). Dans une esthétique très proche de la BD et très colorée sont évoqués les quais de la Lys, où le forgeron tient enseigne, et le château des Comtes de Flandre surmonté ici d’un Moloch mangeur d’enfants (photo). Mais au III, la farce laisse place à des considérations plus politiques, en rapprochant l’époque de l’action – la guerre des 80 ans des Pays-Bas sous l’impitoyable emprise espagnole – avec celle, plus récente, de la colonisation du Congo par ce même peuple belge... qui passe donc ici du statut de victime à celui de tyran ! Ainsi après l'entracte, Smee prend les traits du Roi Leopold II tandis que l’action scénique est interrompue quelques minutes par le long discours que Patrice Lumumba tint en juin 1960, scellant l’indépendance du pays vis-à-vis du joug colonial belge. Une mise en miroir que nous avons trouvée tout à fait à propos à titre personnel...

Après Der Ferne Klang (Le Son lointain) à Strasbourg en 2012 et Die Gezeichneten (Les Stigmatisés) à Lyon en 2015 (ville qui mettra Irrelohe, du même Schreker, à son affiche le mois prochain dans le cadre de son festival de printemps), c’est bien à un retour en grâce de l’œuvre de Franz Schreker auquel on assiste, ce dont on ne peut que se réjouir !

Emmanuel Andrieu

Le Forgeron de Gand à l’Opéra Ballet des Flandres, jusqu’au 1er mars 2020

Crédit photographique © Annemie Augustjins

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