Javier Camarena met à ses pieds le public monégasque

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Un mois tout juste après notre dernière venue à l'Opéra de Monte-Carlo (pour un Due Foscari de mémoire avec Placido Domingo), les choses ont quelque peu changé sur le Rocher. Si la vie culturelle continue de battre son plein, les représentations d’opéra sont désormais avancées à 14 heures, le couvre-feu débute à 19 heures au lieu de 22, alors que les restaurants et bars, s’ils restent ouverts, ne servent désormais qu’aux résidents monégasques, à ceux qui y travaillent ou qui séjournent à l’hôtel… En attendant, nous ne boudons pas notre plaisir, et profitons d’un luxe qui est actuellement inaccessible à (quasiment) toute l’Europe… heureux Monégasques ! On scrute donc les événements musicaux en Principauté, à l’instar de ce récital de la star du chant belcantiste qu’est le ténor mexicain Javier Camarena

C’est bien évidemment ce répertoire du belcanto dont il est l'un des principaux ambassadeurs (avec Juan Diego Florez qui explore désormais d’autres horizons vocaux) qu’il vient défendre à l’Opéra de Monte-Carlo – mais avec des airs plutôt rares, ce dont nous lui sommes encore plus reconnaissants. Entendu il y a bientôt trois ans au Festival de Peralada, Javier Camarena arbore toujours la même voix exceptionnelle, à la fois par ses qualités de timbre (rares chez les ténors virtuoses), sa franchise d’émission, l’homogénéité de ses registres et sa facilité dans l’aigu. Mais tempérons notre enthousiasme par un petit bémol, l’interprétation manque tout de même un peu de variété (dans les airs virtuoses), trop souvent cantonnée entre mezzo forte et forte, avec une fâcheuse tendance à pousser dans l’aigu pour solliciter les ovations du public monégasque, ce qui ne manque pas d’arriver !

La cavatine de Tebaldo « E serbato  » (dans I capuleti ed i montecchi de Bellini) est d’abord prétexte à une mise en voix dont les bienfaits nous valent une cabalette impeccablement exécutée. Avec le « Si, ritrovarla io giuro » (La Cenerentola) ou le plus rare « S’ella m’è ognor fedele » extrait de Ricciardo e Zoraide (également de la plume de Rossini), le ténor mexicain assume avec brio une écriture exigeante sur toute son étendue – avec ce sens inné de la grâce rossinienne qui va bien au-delà de la simple agilité, en faisant du moindre trait le prolongement naturel d’un phrasé inspiré. Un phrasé et une ligne de chant prodigieux qui font encore plus merveille dans les deux (rares) airs français qu’il délivre ensuite : « Mais que vois-je » dans La mort du Tasse de Manuel Garcia et le sublime « Vainement ma bien aimée » extrait du Roi d’Ys de Lalo. Les deux morceaux révèlent une maîtrise parfaite de la phonation française, un style suprêmement épuré, une musicalité tout simplement inouïe et une capacité à susciter l’émotion à chaque instant. Cheval de bataille de Javier Camarena, il ne pouvait conclure le concert que par le célébrissime « Ah mes amis, quel jour de fête ! » (La fille du régiment de Donizetti), dans lequel il n’a pas d’égal aujourd’hui, et qui met bien évidemment le public à ses pieds.

Javier Camarena est connu pour sa générosité et ce ne sont pas moins de cinq bis qu’il exécute avant de quitter un public chauffé à blanc, qui ne lui offrira cependant une standing ovation qu’à l’issue du dernier. Parmi eux, la fameuse Danza de Rossini menée tambour-battant, un boléro cubain d’Osvaldo Farrès plein d’émotion, mais surtout un duo surprise qui ne manque pas d’arracher des acclamations à l’audience… après l’apparition soudaine de Cecilia Bartoli sur la scène de la Salle Garnier ! Cette dernière, qui ne manque pas d’humour comme on le sait, « déboule » en jeans/baskets, un tablier sur la taille, et un balai en plastique à la main pour interpréter le duo avec Ramiro dans La Cenerentola. Ces deux bêtes de scène s’en donnent à cœur joie, et au-delà de la perfection de leur chant et du mariage de leur timbre respectif, on savoure surtout la drôlerie de leur jeu et de leur complicité. Par ailleurs, quelques pages orchestrales – l’Ouverture de Don Pasquale ou l’Ouverture du Don Chisciotte de Manuel Garcia – offrent au formidable écrin que sont Les Musiciens du Prince-Monaco l’occasion d’être plus que de simples accompagnateurs, et de manifester toute leur chaleur et toute leur énergie bienfaisantes, sous la baguette de leur chef principal, l’excellent chef milanais Gianluca Capuano.

Plus que jamais, Monaco est une fête !

Emmanuel Andrieu

Javier Camarena en récital à l’Opéra de Monte-Carlo, le 7 janvier 2021

Crédit photographique © Alain Hanel
 

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