Ildar Abdrazakov, grandiose Prince Igor à l'Opéra d'Amsterdam

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Le Prince Igor – créé au Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg le 4 novembre 1890 – est l’unique ouvrage lyrique d'Alexander Borodine. Que d’avatars cette partition n’a-t-elle pas connus du vivant de son compositeur ? Contemporain de Moussorgski, Borodine, déchiré toute sa vie entre sa passion pour la musique et son métier de médecin, laissa inachevé son unique chef d’œuvre à sa mort en 1887, après avoir travaillé plus de 18 ans sur sa partition ! C’est seulement grâce à Glazounov et surtout à Rimski-Korsakov, savant réorchestrateur de Boris Godounov, que Le Prince Igor put voir le jour trois ans plus tard.

La version que vient de proposer le Nationale Opera d'Amsterdam, en ce mois de février, est le fruit du travail entre le metteur en scène russe Dmitri Tcherniakov et le chef italien Gianandrea Noseda, les deux artisans de cette production qui a d’abord vu le jour au Metropolitan de New-York en février 2014. Leur but commun a été de se rapprocher au plus près des intentions premières de Borodine, et une grande partie des « retouches » de ses deux illustres confrères ont ici été écartées : exit ainsi l’Ouverture et l’essentiel de l’acte III (qui n’est pas de Borodine), mais ils ont conservé, en revanche, certains autres passages tel que le second monologue d'Igor. L’ouvrage débute ainsi quasiment par l’acte II, c’est-à-dire les Danses Polovtsiennes, placées ici juste après le Prologue (comme le souhaitait Borodine). Et pour la scène finale, ils ont utilisé une morceau tiré de son opéra-ballet Mlada, qui ne connut jamais les honneurs de la scène. Dans sa proposition scénique, Dmitri Tcherniakov se concentre sur le destin du héros plutôt que sur l’antagonisme civilisationnel entre deux peuples, ainsi que sur le sens du pouvoir et de la responsabilité politique. Signant lui-même les décors, il a également beaucoup recours à des images vidéos (conçues par S. Katy Tucker) pour combler les lacunes du récit, comme pour les moments d’hyperréalisme telles que les scènes de bataille ou le spectaculaire effondrement du palais princier, ou au contraire les moments d'onirisme, comme les fameuses Danses polovtsiennes qui se déroulent dans un mirifique champ de coquelicots derrière lequel se détache un ciel d'un bleu azuréen (photo). Dans la scène finale, accablé d’avoir causé la ruine de son propre peuple, on voit Igor cherchant à réparer ses torts et s’atteler lui-même à relever les ruines de sa ville qui n’est plus qu’un tas de poutres enchevêtrées.

Ildar Abdrazakov – récemment plébiscité dans le rôle-titre d’Attila à l’Opéra de Monte-Carlo – brosse un portrait saisissant d’Igor : la voix, sombre, va s’élargissant naturellement vers le grave, tout en conservant des aigus percutants. Pénétré par son rôle, la basse russe donne à son personnage toute l'épaisseur et tout le poids d'intériorité qu'il requiert : il est un grandiose Igor. De son côté, la soprano ukrainienne Oksana Dyka, accueillie par une véritable ovation, est la plus douce, la plus confiante des Iaroslavna (’épouse d’Igor). Si l’extrême aigu se réfugie dans le cri (mais Borodine en est certainement responsable) et si le vibrato se fait plus serré, l’émotion, encore pleine et riche, s’épanouit avec un ineffable lyrisme dans les pianissimi aigus les plus impalpables. Beau succès également pour la mezzo russe Agunda Kulaeva, sombre et voluptueuse Kontchakovna, aussi tentatrice qu’une Dalila et aussi volontaire qu’une Marina. Le ténor tchèque Pavel Cernoch – éclatant Gabriele Adorno (Simon Boccanegra)  il y a trois saisons à l'Opéra de Lyon – prête à Vladimir Igorevitch les envolées d’un irrésistible épanouissement de l’aigu, alors que le Kontchak de Dmitry Ulyanov (également fiéleux Galitski), avec une voix noire et mordante, s’avère remarquablement engagé. Enfin, Vasily Efimov, Vladimir Ognovenko et Andreï Popov campent de très crédibles Ovlur, Uska et Yerosha.

Avec une parfaite maîtrise de l’œuvre, le chef russe Stanislav Kochanovsky – placé à la tête d'un Orchestre Philharmonique de Rotterdam rutilant – offre une lecture idiomatique mais non conventionnelle de la partition de Borodine, notamment par le relief contrasté de ses tempi, et un lyrisme soutenu, au-delà de l’image simplement décorative qu’on entend trop souvent dans les Danses Polovtsiennes. Il faut enfin saluer - et même mettre au premier plan - les Chœurs du Nationale Opera, excellement préparés par Ching-Lien Wu.

Emmanuel Andrieu

Le Prince Igor d’Alexander Borodine au Nationale Opera d'Amsterdam (février 2017)

Crédit photographique © Baus 

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