Il Corsaro de Verdi galvanise le public de l'Opéra de Monte-Carlo

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Giuseppe Verdi ne s’est pas intéressé outre mesure au destin de son Il Corsaro après le cuisant échec de sa création à Trieste en octobre 1848, et il en fit rarement mention par la suite. En l’état actuel, l’ouvrage demeure bancal, produit lyrique typique de ce que le compositeur appelait ses « années de galère » : le livret de Francesco Maria Piave (d’après le poème éponyme de Lord Byron), visiblement bâclé, accumule les situations dramatiques spectaculaires sans aucun souci de logique ; la caractérisation des personnages reste fruste, empêchant le spectateur d’éprouver une vraie compassion pour eux ; la musique elle-même s’avère riche en contrastes et en effets saisissants, mais les formules toutes faites y abondent, rendant d’autant plus poignants les rares moments vraiment inspirés, comme l’air d’entrée de Medora (« Non so le tetre immagini »), le duo tumultueux entre le corsaire Corrado et Gulnara, la favorite du Pacha Seid, mais surtout le magnifique trio final qui possède à lui seul assez de valeur pour que les mélomanes amateurs de Verdi soient comblés.

Jean-Louis Grinda et l’Opéra de Monte-Carlo, dans leur poursuite de la réintégration des œuvres de jeunesse de Verdi (après I Masnadieri, I Due Foscari et autres I Lombardi alla prima crociata), ont par ailleurs bien compris qu’une telle œuvre pouvait aisément faire l’économie d’une mise en scène, et c’est donc sous format concertant que l’œuvre est présentée, pour deux soirées, à l’Auditorium Rainier III de Monaco. En revanche, ils n’ont pas fait l’impasse sur un quatuor vocal de haute volée capable de rendre justice à l’écriture ardue de la partition.

Après avoir entendu José Cura dans le rôle-titre il y a une quinzaine d’années au Liceu de Barcelone, avouons que son confrère italien Giorgio Berrugi n’a pas grand-chose à lui envier, dans son aptitude à passer d’un chant surpuissant dans l’aigu au raffinement le plus subtil quand le phrasé l’exige, ici doublé d’une large palette de couleurs. Il parvient ainsi à émouvoir dans son aria « Eccomi prigioniero », alors qu’il a été emprisonné par Seid en attendant son exécution. De tempérament et de puissance, le baryton polonais Artur Rucinski n’en manque pas non plus, tant les ressources vocales semblent infinies chez lui. Son timbre mordant et sa voix éclatante s’avèrent idéaux pour camper le sanguinaire Pacha turc, l’un des rares rôles « noirs » créés par Verdi. Dans le rôle de Gulnara, la chanteuse palermitaine Roberta Mantegna (découverte in loco dans I Masnadieri précités) est le type même de la soprano drammatico d’agilità, capable d’alterner élans dramatiques et épanchements lyriques, tels qu’ils abondent dans les ouvrages du jeune Verdi. Encore plus que dans le rôle d’Hélène des Vêpres siciliennes à Rome il y a tout juste deux ans, on admire ici son tempérament, son aisance dans l’aigu, sa puissance et sa flexibilité dans l’émission. Elle reçoit un juste triomphe au moment des saluts. Mais sa collègue Irina Lungu, dans le rôle de Medora, ne récolte pas moins d’applaudissements grâce à la maîtrise toute belcantiste de sa technique vocale, qui nous vaut de superbes mezze voce et sons filés dans son grand air du I : la cantatrice moldave possède indéniablement le profil vocal de Medora et se pose comme un contrepoint idéal à Roberta Mantegna / Gulnara, l’opposition de ces deux types féminins étant l’élément le plus intéressant du spectacle. Les rôles secondaires, à commencer par la basse coréenne In-Sung Sim (Giovanni), et les chœurs maison se montrent également à la hauteur de la situation.

Privilégiant l’aspect bruyamment bariolé de l’orchestration aux alanguissements dont Verdi a le secret, la direction musicale du chef italien Massimo Zanetti a le mérite d’insuffler à l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo un élan et une énergie qui balaient tout sur son passage. Le public monégasque ne boude pas son plaisir et oblige les artistes à multiplier les saluts.

Emmanuel Andrieu

Il Corsaro de Giuseppe Verdi à l’Auditorium Rainier III de Monte-Carlo, le 14 décembre 2021

Crédit photographique © Alain Hanel

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