Francesca Da Rimini à l'Opéra National du Rhin : un beau début de mandat pour Eva Kleinitz !

Xl_francesca1 © Klara Beck

Titre-phare du nouveau mandat d’Eva Kleinitz à la tête de l’Opéra national du Rhin, Francesca Da Rimini (1914) de Riccardo Zandonaï est un ouvrage qui a la difficile tâche d’assumer la succession puccinienne, et qui oscille entre le romantisme flamboyant de Wagner et les tentations de l’impressionnisme debussyste. De nombreux points communs existent d’ailleurs entre le chef d’œuvre du compositeur italien et Tristan und Isolde, tant dans le livret (l’amour naît d’une méprise) que dans la musique : l’orchestre de Zandonaï est à la fois chargé et fluide, avec des touches évoquant plus d’une fois Pelléas. Le compositeur fait un usage très personnel du leitmotiv ; « Si je vaux quelque chose, c’est dans l’orchestration », aimait-il à dire. Rappelons également sa carrière de chef d’orchestre. Scène intimes (la rencontre muette de Francesca et du beau Paolo, suivie de trois duos d’amour) et épisodes guerriers alternent dans la pièce éponyme (1901) de Gabriele D’Annunzio qui appelait de toute part la musique.

Le transfert sur la scène lyrique est pourtant problématique, mais c’est avec brio que Nicola Raab relève ici le défi en signant une mise en scène qui vise à l’épure et à l’abstraction. Dans un camaïeu de gris, la scénographie imaginée par Ashley Martin-Davis se résume à deux semi-cylindres qui tournent sur eux-mêmes et laisse entrevoir l’action soit de manière frontale, soit de manière plus cachée. Les superbes lumières réglées par James Farncombe rajoutent au caractère oppressant du décor, dont l’ultime vision – une des parois cylindrées est alors hérissée d'épées plantées – imprègne durablement la rétine (photo). Mais le principal atout du travail de la metteure en scène allemande est qu’elle sait au final conférer à ce drame d’amour et de mort sa tension dramatique en respectant la veine mélancolique et la subtile volupté du dialogue amoureux.

Le niveau musical est par bonheur de la même eau, tout d’abord grâce à la très belle Francesca de la soprano espagnole Saioa Hernandez – fortement applaudie en Mathilde (Guillaume Tell) il y a trois saisons à Genève – qui, avec l’envergure straussienne exigée par moments ici, domine sans peine un rôle très lourd, dans un beau style et avec un superbe tempérament dramatique qui rend à l’œuvre toute sa noblesse. Le jeune ténor argentin Marcelo Puente parvient à extraire, avec une exceptionnelle beauté, le maximum de ce que Zandonaï a écrit pour le rôle de Paolo Il Bello : la voix est agile, capable de superbes pianissimi comme de fulgurants éclats de vaillance, et, avec son physique particulièrement avantageux, il campe le plus crédible des Paolo. Quant à Marco Vratogna, il possède toute la noirceur du timbre de Giovanni Lo Sciancato, qui découvre la liaison de son épouse avec son jeune frère, et se venge en les transperçant (d’un coup d’un seul !) de son épée. A leurs côtés, une équipe d’interprètes bien soudée, du Malatestino pertinent de Tom Randle à l’ensemble des quatre dames de compagnie de Francesca (Francesca Sorteni, Garsenda Marta Bauzà, Claire Péron & Fanny Lustaud), dont les voix s'accordent idéalement pour former un ensemble d'une harmonie presque madrigalesque. L'on détachera, enfin, l’exquise mezzo brésilienne Josy Santos dans le rôle de Samaritana, la jeune sœur de Francesca.  

Sous la direction amoureuse et fiévreuse de Giuliano Carella, l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg se hisse à son meilleur niveau, en sonnant à la fois impliqué et passionné. Comptant sur une section de cordes très raffinées, comme en une transparence debussyste, le chef déploie des tempi d’une superbe sensualité, qui rehaussent cette conversation en musique, romantique et tragique, et lui permettent de s’épanouir et de transmettre sa puissance évocatrice. Les couleurs des séquences narratives restent de bout en bout d'une vivacité remarquable car leur texture dense, par-delà une opulence parfois oppressante, est toujours analysée avec un mélange idéal de virtuosité et de subtilité. La direction du maestro italien est la pierre angulaire de la fracassante réussite que constitue le spectacle.

Emmanuel Andrieu

Francesca Da Rimini de Riccardo Zandonaï à l’Opéra national du Rhin, jusqu’au 8 janvier 2018

Crédit photographique © Klara Beck

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