Elektra à l'Opéra de Flandre

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Après une Lady Macbeth de Mzensk choc en avril dernier, L'Opéra Flamand (De Vlaaamse Opera) – rebaptisé depuis en Opéra de Flandre (Opera Vlaanderen) – frappe à nouveau très fort avec une nouvelle production d'Elektra, électrisante de bout en bout. Signataire de la mise scène, David Bösch privilégie ici les thèmes de la déchéance et de la barbarie : dans un abattoir aux parois badigeonnées de sang - en lieu et place du palais mycénien -, il raconte l'un des meurtres les plus sauvages de l'histoire, perpétré dans le climat d'une société à l'agonie. Sa direction d'acteurs s'impose par son originalité, son sens du détail et sa manière presque chorégraphique d'envisager les mouvements sur le plateau. On retiendra pour longtemps, en particulier, l'image de ces cadavres d'animaux dépecés tombant puis se balançant depuis les cintres, à l'apparition de Clytemnestre, laquelle s'empresse de se relier aux carcasses par des cathéters afin de s'injecter dans les veines – comme elixir de vie - ce qui leur reste de sang... Effet garanti !  
Au milieu des autres personnages - avec sa robe à fleur printanière, tranchant avec celle de petite fille qu'est restée Elektra depuis le meurtre du père -, seule Chrysothémis se révolte, criant désespérément son aspiration à une existence normale, rêve rejetée avec dégoût par une Elektra mue par sa seule soif primaire de vengeance. Quant à Oreste, aussi inhumain que sa sœur dans sa détermination à venger la mort d'Agamemnon, il apporte la conclusion au drame de la plus sauvage des manières, dans un nouveau flot d'hémoglobine, puisqu'après avoir trucidé Clytemnestre et Egisthe, il se suicide en se taillant les veines, tandis qu'un sang épais se met à ruisseller le longs des murs...

Le plateau vocal reste cependant le premier bonheur de cette soirée, qui trouve en Caroline Whisnant une chanteuse à la hauteur des exigences du rôle - écrasant comme on le sait. Le timbre de la soprano américaine n'est pas de ceux qui se gravent immédiatement dans la mémoire, mais la netteté et la clarté du chant, son intensité expressive et ses réserves inépuisables marquent cette interprétation du sceau de l'exceptionnel. Quand on aura ajouté que le jeu scénique est débarassé de tout geste conventionnel et que la maîtrise parfaite du parlando assure à chaque réplique une remarquable immédiateté, on aura une idée à peu près complète de la réussite des débuts de la chanteuse sur les planches de l'Opéra de Flandre. Elle récolte - en toute légitimité - une immense ovation au moment des saluts.

Liene Kinca en Chrysothémis fait valoir des atouts tout aussi confondants : son soprano, charnu et velouté, domine sans peine l'orchestration plutôt massive de Strauss et sait rendre avec subtilité le pathétique d'une situation psychologique conflictuelle. La mezzo allemande Renée Morloc s'avère non moins frappante que ses consœurs : sa voix d'airain présente les quelques fêlures nécessaires pour rendre l'animalité blessée de cet être terrassé par ses angoisses ; ses cris comme ses rires ont certes une touche démoniaque, mais ses appels à l'aide paraissent d'autant plus sincères qu'ils sont abordés d'une voix rayonnante et comme rajeunie sous l'effet de la terreur.

De son côté, le chanteur hongrois Karoly Szemeredy s'avère un bien beau baryton, à la voix saine et a l'émission riche et noble. Il fait montre d'une belle présence sur scène, intégrant bien dans son jeu l'humanité et la sobriété que requiert le personnage d'Oreste, alors que Michael Laurenz aborde le rôle d'Egisthe avec des moyens vocaux conséquents, en donnant à entendre, avec un luxe inhabituel de teintes changeantes, une musique qui est le plus souvent coassée.

A la tête d'une phalange – le Symfonisch Orkest Oper Vlaanderen - dont il est le directeur musical depuis 2011, l'excellent chef russe Dimitri Jurowski vise à la rutilance transparente plus qu'aux lourds déchaînements sonores. Les dialogues sont ponctués et fouettés par l'orchestre, et les quelques moments d'extase, comme la scène finale par exemple, surprennent autant par la finesse des textures que par le dynamisme des voix intermédiaires ou la souplesse des rythmes. Relue ainsi avec cette clarté mozartienne que le compositeur lui-même réclamait dans ses ouvrages, cette partition chatoyante n'en paraît à vrai dire que plus moderne encore...

Emmanuel Andrieu

Elektra à l'Opéra de Flandre, jusqu'au 3 octobre 2014

Crédit photographique © Annemie Augustijns 

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