Dmitri Tcherniakov revisite Lady Macbeth de Mzensk à l'Opéra National de Lyon

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Du trublion Dmitri Tcherniakov - à qui était confié cette nouvelle production de Lady Macbeth de Mzensk de Dmitri Chostakovitch à l'Opéra National de Lyon -, on n'attendait certes pas une vision traditionnelle, et le metteur en scène russe n'a pas déçu notre attente. Le décor unique (triste et oppressant) conçu par Tcherniakov lui-même transfert artistes et spectateurs, non dans la campagne russe du siècle dernier, mais dans une usine high-tech d'aujourd'hui, dans laquelle s'active – sous les ordres péremptoires de leur patron Boris Ismaïlov – une armada de secrétaires, techniciens et autres ingénieurs. Sur la droite de la scène, un bloc couvert de tapis orientaux à l'intérieur constitue la tanière de Katerina, où on la découvre raidie, absente à elle-même et au monde, comme mort-vivante. Comme toujours avec Tcherniakov, la direction d'acteurs fouille le tréfonds des âmes des protagonistes, en même temps qu'elle scrute au plus près les rapports qu'ils entretiennent, à commencer par les rapports de pouvoir que les uns exercent sur les autres. Comme toujours aussi, il n'y va pas par quatre chemins, et impose à chaque scène de ce scabreux récit un réalisme d'une crudité parfois insoutenable, parfaitement adapté à cette histoire de sexe, de violence et de mort. La scène finale (modifiée par rapport au livret) qui nous montre Katerina étouffer sa compagne de cellule (qui vient de copuler - sous ses yeux - avec son propre amant), avant qu'elle ne soit rouée de coups - à son tour - par ses geôliers jusqu'à ce que mort s'en suive, saisit le spectateur d'effroi, et restera certainement longtemps imprimée dans sa rétine.

La soprano lituanienne Ausrine Stundyte - qui nous avait éblouis la saison dernière dans le rôle à l'Opéra de Flandre - est la plus bouleversante des Katerina. Avec son timbre clair et puissant, qui ne connaît aucun raidissement ou rétrécissement aux deux extrémités de la tessiture, elle domine aisément le plateau, vocalement, mais aussi scéniquement, l'actrice s'avérant une véritable torche humaine, qui scotche littéralement le public lyonnais par l'investissement jusqu'au-boutiste de l'artiste. Le ténor anglais John Daszak est suffisamment bâti en athlète pour répondre aux exigences que la mise en scène lui impose (allant jusqu'à se retrouver nu sur scène) ; sa voix est certes empreinte de vaillance, mais le timbre est peu séduisant et les nuances rares... ce qui peut néanmoins coller à la vérité de ce personnage.

Vladimir Ognovenko incarne Boris Ismaïlov, beau-père lubrique, tyrannique et concupiscent en diable ; la voix de la basse russe reste toujours aussi impressionnante, et il est à compter parmi les atouts de l'affiche réunie à Lyon. De son côté, le ténor britannique Peter Hoare (Zinoviy Ismaïlov) campe le mari cocu et falot de Katerina avec une vraie crédibilité scénique, et une voix claire et bien projetée qui est idéale dans cette partie. Parmi les autres rôles secondaires, relevons la Sonietka au timbre à la fois vipérin et plein de volupté de Michaela Selinger, le Chef de police vulgaire et veule à la fois d'Almas Vilpa ou encore le Pope plein de gouaille et de truculence de l'excellente basse russe Gennady Bezzubenkov.

Toutes les voix, aussi amples soient-elles, se fondent fréquemment dans la texture orchestrale, ce qui est sans doute une option prise par Kazuchi Ono, menant son orchestre tambour battant, atteignant à des paroxysmes à peine soutenables, sans pour autant omettre de souligner le lyrisme de certaines pages. L'Orchestre National de l'Opéra de Lyon s'y montre d'une exceptionnelle disposition, la riche partition de Chostakovitch permettant de mettre tour à tour en exergue chacun des groupes instrumentaux de la phalange lyonnaise, les cuivres et les percussions se taillant la part du lion, notamment dans les moments où la brutalité le dispute à l'ironie ou à la crudité. 

Emmanuel Andrieu

Lady Macbeth de Mzensk de Dmitri Chostakovitch à l'Opéra National de Lyon, jusqu'au 6 février 2016

Crédit photographique © Jean-Pierre Maurin

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