Anna Netrebko illumine le ciel napolitain dans Tosca

Xl_tosca-teatro-di-san-carlo-2020-anna-netrebko

Après toutes les casseroles cumulées par Stéphane Lissner, directeur malheureux à/de l’Opéra de Paris au point de jeter l’éponge avant la fin de son mandat (voir notre brève à ce sujet), c’est le bonheur qu’il semble avoir trouvé à Naples, puisqu’il a désormais la charge du Teatro di San Carlo, un des plus mythiques au monde. Un bonheur que son visage affichait à l’issue du premier des trois événements de prestige – une Tosca avec Anna Netrebko dans le rôle-titre, avant une non moins prestigieuse Aïda (avec Jonas Kaufmann) et une IXème de Beethoven… – qu’il a programmées en cette fin juillet sur la Place du Plébiscite (qui jouxte la fameuse institution lyrique), et qui ne marquent pas tant le début de son nouveau règne de surintendant que la reprise de la vie musicale dans une cité où elle régna plus que n’importe où ailleurs dans le monde, au XVIIIème siècle... Et c’est bien naturellement aux « premières lignes » que le concert est dédié, avec un parterre composé de moult membres du corps médical et infirmier, auxquels ont pu s’adjoindre quelques journalistes…


Tosca (Teatro di San Carlo), Anna Netrebko, Yusif Eyvazov
© Mario Wurberger

Un regret pour commencer : à quoi bon disposer de trois voix exceptionnelles, également saluées pour leur incroyable projection, si c’est pour les amplifier, la sonorisation étant toujours génératrice de déséquilibres plus ou moins fâcheux. Nous avons plus apprécié la mise en espace (alors qu’une simple version de concert avait d’abord été annoncée), qui se limite certes au plus strict nécessaire (les amants s’étreignent, Tosca ose un couteau que le festival de Macerata a remplacé par un revolver au même moment dans un autre spectacle, la robe rouge passion de la diva fait son petit effet au moment du meurtre, etc.), mais qui donne à la soirée ce surplus dramatique dont Puccini ne peut faire l’économie.

Applaudie furieusement à son entrée en scène, comme si elle arrivait pour libérer ou sauver le monde (visiblement un effet cathartique…), Anna Netrebko n’a pas déçu les attentes, même si la diction de la langue de Dante et la mise en valeur des mots peuvent être davantage affinées. Pour le reste, elle offre une Tosca d’un format fondamentalement lyrique, dotée d’une puissance dans l’aigu qui rend totalement superflue la sonorisation (à moins de vouloir atteindre le quartier populaire qui s’étend derrière la célèbre Basilique San Francesco di Paola…). On savoure comme d’habitude la beauté intrinsèque du timbre, mais aussi la sincérité théâtrale de l’artiste, qui n’oublie pas de jouer sa partie, délivrant des piani à faire pleurer les pierres pendant son « Vissi d’arte », mais aussi d’impressionnantes explosions de violence, notamment lors d'un affrontement avec Scarpia qui laisse les spectateurs haletants et transis !


Tosca (Teatro di San Carlo), Anna Netrebko, Ludovic Tézier
© Mario Wurberger



Tosca (Teatro di San Carlo), Anna Netrebko, Ludovic Tézier
© Mario Wurberger

Son partenaire à la ville comme à la scène, l’Azéri Yusif Eyvazov, a beaucoup de qualités mais aussi quelques défauts. On peut déjà déplorer un timbre plutôt banal, heureusement compensé par une superbe ligne de chant et une diction magistrale (comme dans l'air « Recondita armonia »), et une voix aussi puissante que bien projetée (dans les célèbres « Vittoria ! Vittoria ! »). Autant de qualités malheureusement gâchées par des sanglots aussi intempestifs que hors-propos (des effets véristes qui font pour tout dire « vieux théâtre »...) dans son adieu à la vie « E lucevan le stelle »... et pour enfoncer le clou, il a aussi cette fâcheuse tendance à faire durer la note (dans ce dernier air) deux fois plus longtemps que la partition ne l’exige… Dommage !
On le savait déjà, le personnage de Scarpia est un rôle dans lequel notre baryton national Ludovic Tézier se coule avec délice, pour ne pas parler de délectation perverse, et c’est merveille de le voir jouer ici un Scarpia concupiscent et rongé par le désir, cruel et dépourvu de scrupules. La voix possède l’éclat et le volume qu’on lui connaît, à la fois incisive et projetée avec une maîtrise confondante, des atouts qui éblouissent dans un Te Deum que l'on qualifiera d’anthologique ! Gageons que lui aussi deviendra un familier du Teatro di San Carlo… Face à de tels monstres, difficile d’exister, et pourtant les comprimari font plus que de la simple figuration, desquels se détachent le Sacristain de Sergio Vitale, et l’Angelotti de Riccardo Fassi (qu’on a l’habitude d’entendre dans des rôles plus « conséquents », comme celui de Don Giovanni à Bâle en 2017).

Déjà dans la fosse du Teatro di San Carlo pour le même ouvrage il y a deux ans, le chef slovaque Juraj Valcuha – que nous avons connu comme jeune chef adjoint à l’Opéra de Montpellier et dont la carrière a pris un bel envol depuis –, prend plaisir à faire miroiter l’orchestration magnifiquement ouvragée de Giacomo Puccini, non sans une certaine complaisance parfois, qui se traduit par des tempi trop étirés dans les moments les plus lyriques. On ne peut cependant lui reprocher la moindre faute de goût...

Notons, en guise de point final, qu’une histoire d’amour semble être née entre la diva russo-autrichienne et Naples : elle a non seulement inondé sa page Facebook d’images de la ville (complétées de vraies déclarations d’amour), mais a égalmement déjà annoncé son retour dans la capitale de la Campanie pour une Aïda (avec son mari) durant la saison 21/22. Précisons enfin aux lecteurs que ce concert sera retransmis sur la plateforme DG Stage (mais il vous en coûtera 12,99 euros...) ce jeudi 30 juillet à 20 heures.

Emmanuel Andrieu

Tosca de Giacomo Puccini sur la Piazza del Plebiscito (Teatro di San Carlo) à Naples, les 23 et 26 juillet 2020

Crédit photographique © Mario Wuzrberger 

| Imprimer

En savoir plus

Commentaires

Loading