Un Don Giovanni sans stars mais de haute volée vocale au Théâtre de Bâle

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Cette production de Don Giovanni montée au Théâtre de Bâle est celle de l’English National Opera (signée par Richard Jones) que notre correspondant à Londres - Sam Smith - avait abondement décrite et commentée dans ces colonnes à l'issue de la première en début de saison. Il n’avait cependant pas osé dévoiler au lecteur l’issue du drame, qui est l'une des plus fortes et originales qu’il nous ait été donnée de voir dans cet ouvrage. Comme au début de l’acte II, Don Giovanni oblige son valet à échanger ses vêtements avec lui (d'abord pour tromper Donna Anna) pendant la scène avec le Commandeur, ce dernier entraînant ainsi ce pauvre Leporello dans les enfers à la place de son maître ! Pied de nez supplémentaire, Don Giovanni rejoint les cinq autres protagonistes pour entonner l’air final moralisateur qui condamne le débauché… avant d’entraîner Donna Elvira (qui l’a reconnu et le suis pleinement consentante…) dans une chambre à coucher. Don Giovanni est éternel... et ne se refera pas !

A ce spectacle fort et intelligent répond une équipe de chanteurs-acteurs qui, si elle ne compte aucune star du chant lyrique, s’avère d’une qualité et d’une homogénéité qui enthousiasment au plus haut point. Dans le rôle-titre, le baryton italien Riccardo Fassi campe un dissolu imbu de sa personne, au verbe séduisant et à la voix mordante, dépourvu de toute profondeur spirituelle. L’air du champagne au I, délivré avec emportement, a non seulement tout l’éclat juvénile désirable mais fascine par sa palette inouïe d’inflexions cajoleuses. Le Leporello de son compatriote Biagio Pizzuti, débordant de vie, possède la légère touche de vulgarité indispensable au personnage, sans jamais basculer dans la caricature cependant. Chantant toutes les notes, il offre un air du Catalogue d’une incisivité prodigieuse dans l’accent, salué par une ovation méritée de la part du public. Davide Giangregorio, pour Nicholas Crawley initialement annoncé, campe un Masetto bondissant, toujours prêt à défendre son honneur, tandis que le ténor allemand Simon Bode réussit, dans un rôle qui passe pour impossible à défendre, à briller tant vocalement que scéniquement, notamment avec un « Il mio tesoro » délivré tout en demi-teintes.  Quant à la basse suisse Michael Hauenstein, il est un Commandeur extrêmement noir et puissant qui, comme il se doit, domine éhontément sa victime dans la scène finale (d’autant plus facilement qu’il s’agit de ce poltron de Leporello !).

Côté dames, l’Anna de la soprano australienne Kiandra Howarth est de celles qu’on n’oubliera pas. Avec une voix charnue mais capable de pianissimi les plus ténus, elle exprime toutes les phases de la colère et du dépit amoureux avec une richesse de teintes d’une rare délicatesse. Dans le rôle de Dona Elvira, Anna Rajah dispose d’un timbre tout aussi typé, quoique très différent. Et surtout sa technique déjà aguerrie lui permet de surmonter toutes les difficultés de sa redoutable partie. De son côté, la jeune mezzo mexicaine Maren Favela fait de Zerlina un être décidé dont la voix chaleureuse et ronde reste constamment sous contrôle. 

En maître d’œuvre de la soirée, le chef américain Erik Nielsen réalise un équilibre souverain entre le drame et la comédie (noire) avec une nervosité du trait qui donne à l’ensemble ce côté juvénile et enlevé qui sied aux ouvrages mozartiens. En admirable chef de fosse, il soutient les chanteurs, et met en valeur avec maestria les différents pupitres. Ceux de la maison bâloise – l’excellent Sinfonieorchester Basel – se montrent sous leur meilleur jour, et récoltent une part des nombreux vivats généreusement octroyés par le public au moment des saluts.


Emmanuel Andrieu

Don Giovanni de W. A. Mozart au Théâtre de Bâle, jusqu’au 13 mai 2017

Crédit photographique © Priska Ketterer

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