Anna Caterina Antonacci, ardente et inoubliable Iphigénie (en Tauride) au George Enescu Festival

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Au lendemain d’une enthousiasmante exécution du rarissime Silla de Haendel, nous nous retrouvons à nouveau dans le sublime écrin du Romanian Athenaeum (Athénée Roumain) pour un chef d’œuvre qui reste scandaleusement rare à l’affiche des théâtres lyriques : Iphigénie en Tauride de Christoph Willibald Gluck.  

Et qui mieux que la divine Anna Caterina Antonacci était à même de défendre l’héroïne mythologique ? C’est donc elle que la direction artistique du George Enescu Festival est allé chercher, et on ne peut qu’applaudir à deux mains un tel choix. Car l’autorité de la tragédienne ne cesse de captiver dès « Cette nuit, j’ai revu le palais de mon père », de même que la naturelle grandeur, la parfaite maîtrise technique aux points les plus périlleux d’un rôle hérissé de si terribles difficultés (le « Je t’implore et je tremble » d’ouverture de l’acte IV en particulier), ainsi que la constante beauté du style, avec le sens inné de cette prosodie qui fait l’essence du discours gluckien. Il faut rajouter à ce concert de louanges, la beauté intrinsèque du timbre et le velours inaltéré de la voix, le plaisir physique distillé par la perfection de l’articulation, et un aigu qui fait fi des lourdes exigences du rôle, et le lecteur comprendra aisément que c’est une véritable extase vocale que deux heures durant nous avons vécue là.

Car ses trois partenaires masculins ne satisfont pas moins aux exigences de leurs parties respectives, avec une égale et parfaite clarté de diction. Le baryton britannique Christopher Maltman offre un Oreste pathétique, déchiré et bouleversant, qui laisse lui aussi suspendu à chacun de ses mots. Si les éclats de violence héroïque, dans l’aigu surtout (« Ecrasez-moi ! »), laissent pantois par l’autorité qu’ils dégagent, c’est encore plus dans tout ce qui est plainte et amour - c’est-à-dire dans le médium et le piano - qu’il subjugue. Dès son air « Le calme rentre dans mon cœur », la gorge se noue, grâce à l’effet conjugué de la beauté du timbre et de la sûreté de la ligne, et l’émotion redouble avec le bouleversant « Eh bien, Pylade, est-ce à toi de mourir ? ». Le ténor souple et un rien voilé de Toby Spence est ici parfaitement en situation, car il ajoute une touche de mélancolie suicidaire aux interventions de Pylade. Le baryton-basse anglais Andrew Foster-Williams apporte un grand relief aux véhémences de Thoas, même si certains aigus apparaissent un peu trop durs à nos oreilles, et enfin la Diane de Mary Bevan mérite également d’être citée, pour la délicatesse de son chant lors de son apparition finale.

A la tête d’un Orchestra and Choir of the Age of Enlightenment dont on savoure à chaque instant le haut degré d’excellence, le chef britannique Laurence Cummings ne tente pas d’alléger le discours de la partition de Gluck, mais en souligne bien plutôt les contrastes harmoniques : le jeu des violons, relativement épais, se charge d’une vibration renforçant le pathos du langage, alors que les vents, souvent perçants et acides, confrontent l’auditoire à un univers où les tensions ne s’apaisent qu’en de rares occasions. De leur côté, les choristes - dont la prononciation française est exemplaire - adoptent eux aussi une déclamation véhémente, riches en accents toniques forts, comme pour souligner la sauvagerie dominante de leurs interventions.

Une soirée à marquer d’une pierre blanche dans nos annales personnelles !

Emmanuel Andrieu

Iphigénie en Tauride de Christoph Willibald Gluck au Romanian Athenaeum de Bucarest, le 6 septembre 2019

Crédit photographique © Emmanuel Andrieu
 

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