Le Berliner Operngruppe ressuscite Dalinda, opéra disparu de Donizetti

Xl_dalinda-berliner-operngruppe-2023b © Doville Sermokad

Le Berliner Operngruppe ressuscite Dalinda, opéra disparu de Donizetti

Meurtres et poison, ou la lutte vaine de Donizetti contre le censeur napolitain

Ce doit être un rêve de musicologue : exhumer de vieux livres dans l'atmosphère tranquille de la bibliothèque d'un conservatoire de musique, tomber presque par hasard sur des partitions de Gaetano Donizetti et réaliser qu'il ne s'agit pas d'une nouvelle version de Lucrèce Borgia (comme il y en a déjà eue une) mais d'un opéra inédit du compositeur.

L'intrigue présente des similitudes et les passages musicaux rappellent fortement Lucrezia Borgia, mais il s’agit bien de deux opéras différents. Donizetti était un compositeur prolifique – on lui doit environ 70 œuvres – mais aussi un compositeur qui n'hésitait pas à se copier lui-même. Dans le cas présent, cette nouvelle œuvre, Dalinda, a dû être révisée en raison des contraintes de la censure napolitaine à l'époque de sa composition en 1838, sur un livret de Felice Romani. Le censeur, un honnête citoyen de Naples du nom de Francesco Ruffa, avait en effet estimé que le meurtre par empoisonnement n'était pas conforme aux bonnes mœurs de la communauté napolitaine et en avait interdit la représentation. Donizetti a donc mis sa partition de côté. Peu après, il s'installe à Paris, où il jouit d'une plus grande liberté de création et reçoit de meilleurs cachets. La partition de Dalinda n’a pas suivie dans la cohue du déménagement mais a néanmoins atterri dans les archives napolitaines, certaines parties ayant même été vendues au compte-gouttes au cours des années suivantes. Et n'a jamais été jouée – jusqu’à aujourd’hui.

Le 14 mai 2023, une version semi-scénique a été présentée par le Berliner Operngruppe au Konzerthaus de Berlin, en Allemagne. Une création mondiale 185 ans après la composition de l’ouvrage. Cette représentation est l'aboutissement des recherches méticuleuses et du travail de détective de la musicologue Eleonora Di Cintio, qui a reconstitué la partition. Elle a redécouvert et identifié la partition comme étant un opéra à part entière, puis l'a réassemblée pendant plusieurs années – un air a été trouvé dans les archives de Bergame, un autre fragment à Paris, d'autres encore à Naples – et l'a éditée de manière critique. Eleonora Di Cintio, musicologue renommée et notamment conseillère d'Opera Rara et du Wexford Festival, avait déjà noté l'existence Dalinda en 2019, avec Roger Parker, chercheur travaillant sur Donizetti, à l'occasion de la reconstitution des différentes versions de Lucrezia Borgia. Grâce à la publication de l’œuvre par Casa Ricordi, l'opéra fait l’objet d’une création mondiale à Berlin et est à nouveau accessible au plus grand nombre.

Un livret complexe

Le drame du triangle amoureux, qui se déroule en Perse – ou comme indiqué lors de la représentation à Berlin dans l'Iran d'aujourd'hui – évoque l’intolérance religieuse et sociale entre musulmans et chrétiens. La censure a qualifié le livret d'immoral, notamment en raison des parallèles avec Lucrezia Borgia, et l'a rejeté du fait sa « terreur théâtrale ». La censure, sévère, a finalement été offensée par le fait que les chevaliers francs soient invités à une fête de la paix, avant d’être tués lors du banquet avec du vin empoisonné...

L'intrigue est complexe. À l'époque des croisades, Dalinda, fille du chef des Ismaélites, est mariée à Acmet, le prince perse d’Alamut. Elle a néanmoins un fils illégitime issu d'une liaison prénuptiale avec un chevalier chrétien de Franconie. Le fils né de cette liaison, Ildemaro, avait été confié à une nourrice pour être élevé comme un chrétien et recherche maintenant sa vraie mère. Il arrive dans les jardins d'Emessa pour participer aux célébrations de la paix après trois ans de guerre entre Francs et Sarrasins. Il dispose d’indications selon lesquelles sa mère pourrait être présente à la fête. Dalinda identifie son fils alors qu'elle le regarde endormi, mais refuse de ne le reconnaitre. Quand Ildemaro s’éveille, il est attiré par Dalinda et est troublé par ces sentiments. Acmet les aperçoit, et sa jalousie s'éveille en pensant qu'Ildemaro est l'amant de Dalinda, mais il réfrène ses sentiments.
Parallèlement, un groupe de chevaliers franconiens évoque l’ordre donné par Dalinda d'assassiner les membres de leur famille et lorsque les chevaliers arrachent le voile de Dalinda pour la dénoncer pour le meurtre de leurs proches, Acmet entend la défendre et s’en prend aux infidèles. Tous doivent mourir empoisonnés, y compris et surtout Ildemaro, qu'il croit toujours être l'amant de sa femme. Finalement, Dalinda révèle être la mère du jeune chevalier, mais trop tard : Ildemaro meurt et Dalinda, en avouant la vérité, provoque sa propre mort par lapidation.

Une création mondiale au Konzerthaus de Berlin

Le Berliner Operngruppe, fondé en 2010 par le chef d'orchestre Felix Krieger, se réunit une fois par an pour présenter des raretés lyriques. Contrairement aux pratiques habituelles en Allemagne, l’ensemble profite principalement de financements privés avec peu de subventions de l'État (bien qu'il ait bénéficié cette année d'une subvention de la National Lottery Foundation). Au cours des dernières années, l’ensemble a donné Iris de Pietro Mascagni, puis Betly, o La capanna svizzera et Deux hommes et une femme de Gaetano Donizetti. L'orchestre est composé de musiciens professionnels indépendants, dont beaucoup sortent directement des conservatoires de musique. Avec leur enthousiasme et leur interprétation fougueuse – dont une excellente section de cuivres –, ils ont assurément contribué au succès de la soirée, sous la direction pleine d'entrain de Felix Krieger.

Le succès de Dalinda est également dû à la distribution exceptionnelle des trois rôles principaux : dans le rôle-titre, la soprano colorature dramatique Lidia Fridman est une mère désemparée, déchirée entre son amour pour le fils qu'elle n'a jamais pu connaître et son allégeance à son propre peuple, ce qui ne signifie pas forcément au peuple de son mari. Particulièrement exigeant, le rôle-titre est un triomphe personnel pour la soprano du fait d'une technique vocale et d'un timbre incomparables, marquée par une base métallique, des notes aiguës impressionnantes et une ornementation rayonnante. Le rôle de son fils Ildemaro a été confié au ténor Luciano Ganci. Il s'agit d'un véritable spinto, aussi à l'aise dans les cantilènes lyriques que dans les strettes dramatiques, avec des notes de tête héroïques. Confiant et puissant, il étoffe la personnalité du personnage avec de belles couleurs vocales. Dans le rôle de son antagoniste Acmet, Paolo Bordogna déploie un baryton-basse velouté et fait la démonstration de son étude du caractère et de la personnalité du souverain. Le meilleur ami d'Ildemaro, Ugo d'Asti était interprété par la mezzo-soprano Yajie Zhang avec une élégance franche. Les rôles des chevaliers francs et sarrasins étaient confiés à David Ostrek (Corboga), Andrés Moreno García (Elmelik), Kangyoon Shine Lee (Garniero), Fermin Basterra (Guglielmo), Egor Sergeev (Ridolfo) et Kento Uchiyama (Ubaldo) : tous auraient sans doute pu être plus expressifs et surtout avoir une meilleure diction. Placé dans la galerie à l'arrière de l'orchestre, le chœur du Berliner Operngruppe, préparé par son directeur Steffen Schubert, profitait de cette position surélevée pour déployer une très belle projection de leur son dans la salle presque comble du Konzerthaus – de près de 1700 places.

Annoncé comme une représentation semi-scénique, l'arrangement scénique était signé Giulia Randazzo. Certes, la metteuse en scène disposait de peu d'espace sur scène devant les musiciens, mais les quelques mouvements simples qu'elle faisait exécuter aux chanteurs contribuaient peu à la compréhension ou à l'appréciation de l'œuvre. Déplacer des chaises, les retourner pour créer des tables d'autel sur lesquelles sont disposés des gobelets contenant les boissons empoisonnées ne font pas une mise en scène efficace. La performance des principaux interprètes et de l'orchestre était néanmoins chaleureusement applaudie par le public, et démontre une fois de plus, s’il était besoin, que les soirées d'opéra les plus enthousiasmantes sont évidemment celles portées par de grandes voix pleines de caractère et des chefs d'orchestre passionnés qui motivent les participants à l'événement. La représentation a été enregistrée et un CD sortira prochainement.

traduction libre de la chronique de Zenaida Des Aubris
(Berlin, 14 mai 2023)

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