© Marc Ginot
Après le Capitole de Toulouse et l'Opéra de Dijon, le Don Giovanni signé par Agnès Jaoui pose ses bagages à l’Opéra de Montpellier où il charme le public. La lecture contemporaine se mêle à une mise en scène plus traditionnelle, réconciliant avec talent classique et moderne.
Classique, la mise en scène l’est par ses costumes magnifiques (de Pierre-Jean Larroque) et par ses décors (d’Eric Ruf), « un mélange de gothique barcelonais et de ligne très moderne », « un dédale » de fuites, cachettes, culs de sacs, places, et ruelles, etc. Enfin un Don Giovanni replacé dans son époque ! Enfin des ruelles sombres, des clairs de lune, des intérieurs dignes de la richesse du protagoniste ! Mais surtout, enfin un respect de l’œuvre qui ne calque pas l’opéra de Mozart sur une lecture personnelle plutôt que l’inverse.

Don Giovanni, Opéra Orchestre National de Montpellier (2026) © Marc Ginot
Nul besoin en effet de déplacer Don Giovanni dans des intérieurs de béton, dans des coulisses de théâtre, ou bien en t-shirt et baskets pour que vibre toute l’intemporalité de l’œuvre de Mozart. Le livret et la musique parlent d’eux-mêmes... pour peu qu’on les laisse s’exprimer ! Ainsi que l’explique Agnès Jaoui, elle n’a « rien contre une mise en scène qui modernise (...) Mais je n’en ai pas senti le besoin, parce que le propos est déjà actuel ». En respectant le texte, elle en révèle les subtilités, les doutes, « ce qui se joue dans les silences ».

Don Giovanni, Opéra Orchestre National de Montpellier (2026) © Marc Ginot
Le travail de la metteuse en scène s’avère également moderne, par cette lecture très respectueuse, mais toujours éclairée d’un regard de femme du XXIe siècle. Aujourd’hui, les Don Juans des temps modernes ne font pas rêver, se rapprochant davantage de Trump ou de Musk (cités dans le programme de salle), faisant écho au mouvement #MeToo. Nul besoin de l’afficher pour l’avoir en mémoire. Pourtant, loin de façonner un Don Giovanni sous cette lecture restreinte, Agnès Jaoui préfère laisser parler le texte et ses silences. Ainsi, le doute plane sur certains événements.
Surtout, le portrait dressé du héros est particulièrement convaincant. Ici, personne n’est tout noir ou tout blanc, et Don Giovanni apparaît finalement comme un « sale gosse » à qui rien n’a jamais été refusé. Il prend sans aucun sens de la propriété. Il vit selon ses désirs car ceux des autres n’ont jamais comptés. Sa fortune lui permet de transformer le « non » en « oui », à l’instar de Leporello : après avoir été violenté par son maître qui manque même de le tuer en l’accusant publiquement de ses propres fautes, le valet décide de quitter Don Giovanni. Il suffit à ce dernier de jeter « quelques piastres » pour que Leporello décide finalement de rester à son service. Tel un enfant infernal, il ne se rend pas compte des conséquences de ses actes, encore moins du mal qu’il fait.

Don Giovanni, Opéra Orchestre National de Montpellier (2026) © Marc Ginot
Même son énergie débordante (nourrie de cocaïne ici) s’apparente à celle d’un bambin sans limite. Certainement est-ce pour cela que tous – personnages et public – ne parvenons pas à le détester : ses excès rappellent ceux d’un enfant mal élevé, et non ceux d’une réelle perversion. Les multiples appels au repentir s’apparentent ainsi à des voix d’adultes essayant de le remettre dans le droit chemin, forcés de menacer, tentant de tout faire pour ne pas avoir à appliquer les menaces avant de finalement punir.
Cette vision moderne offre un éclairage complexe et particulièrement efficace, se permettant un unique « pied de nez » au livret : alors que le rideau final se baisse et que l’on porte un toast sur scène, Don Giovanni reparaît côté cour, un verre au bout du bras pour trinquer lui aussi. Les Enfers n’en auraient-ils pas voulu ? Etait-il trop coupable ou bien pas assez pour eux ? À moins qu’il ne survive à tout, même à la mort... et à un rideau baissé ? Libre au public de se faire sa propre idée.
Toutefois, cette vision solide ne saurait fonctionner sans un travail de même envergure sur l’ensemble des autres personnages. Lors du début, on ne saurait dire ce qu’il s’est réellement passé dans la chambre de Donna Anna, la gravité de l’agression. Elvira est d’une grande noblesse, se veut solide et ferme mais recèle bien des fêlures de femme trahie. L’énergie de sa peine se place toute entière dans un désir de vengeance qui ne l’abreuve pas autant que son amour. Ottavio est un homme d’honneur avant tout, partagé un temps entre l’amour et l’amitié. Zerlina et Masetto sont d’une classe inférieure – ils restent d’ailleurs debout aux côtés de Leporello durant l’air final tandis que les trois nobles s’attablent –, permettant une lecture également sociale. Elle s’avère moins espiègle qu’on a l’habitude de la voir, et lui s’avère certes bourru mais loin d’être idiot. Enfin, Leporello aspire à être Don Giovanni sans y parvenir, oscillant entre haine et admiration.

Don Giovanni, Opéra Orchestre National de Montpellier (2026) © Marc Ginot
Pour porter une vision si riche, il fallait certes d’excellents chanteurs mais aussi d’excellents acteurs. Le plateau réuni a de quoi répondre aux exigences de l’impeccable direction scénique d’Agnès Jaoui.
Dans le rôle-titre, nous retrouvons Mikhail Timoshenko avec un enthousiasme qui ne nous quitte pas à chaque fois que nous l’entendons depuis son Figaro en 2020 à Nancy. Il incarne à merveille la vision du personnage proposée par la mise en scène, déployant son rire insouciant, inconscient des limites. Son énergie est communicative, son Don Giovanni est jubilatoire, lumineux – à l’image de son costume – tant scéniquement que vocalement. La projection est nuancée, maîtrisée, se modulant de divers éclairages du plus sombre au plus incandescent. La ligne de chant est fluide, notamment dans « Là ci darem la mano » ou encore dans « Deh, vieni alla finestra » ; là, tout le charme du jeune homme coule de source, miroite dans des limbes affriolantes.
À ses côtés, Evan Hughes est un Leporello scéniquement convaincant, endossant le gros de la partie comique de l’ouvrage. Après un début aux attaques agressives quelque peu inquiétant – heureusement vite adoucies pour aboutir à un air du catalogue soutenu au triple galop –, on se laisse finalement porter par le jeu très investi et un sens de la comédie de chaque instant, dosé à la juste mesure.

Don Giovanni, Opéra Orchestre National de Montpellier (2026) © Marc Ginot
Dans le rôle de Donna Anna, Esther Tonea marque par sa contenance, avec une retenue noble – particulièrement notable dans son « Non mi dir » – portée par une voix solide, de beaux graves, une projection maîtrisée, loin de l’excès, pour rendre à travers son chant toute une palette d’émotions vibrantes. Son époux, Don Ottavio, apparaît sous les traits de Michael Gibson, dont le copieux phrasé et la musicalité porte le personnage vers le haut.
Face à eux, on remarque une Karine Deshayes impressionnante en Elvira : la projection est ample, la résonnance est riche dans cette ligne de chant marquée, sculptée, loin d’un polissage homogène. La théâtralité de la tragédienne ressort jusque dans la moindre syllabe tandis que son jeu est particulièrement vivant, naturel. La « noblesse » et la « dignité » énoncés dans le livret sont admirablement portés par la cantatrice.
En Zerlina, Miriam Kutrowatz apporte une légèreté ingénue, qui ne flanche que brièvement, davantage prompte à dompter son Masetto en la personne de Frédéric Jost. Sa présence scénique offre une belle dimension au personnage, loin de la caricature habituelle : loin d’un paysan un peu simplet et violent, il est certes d’un tempérament fougueux mais plus complexe et touchant.
Enfin, Stephen Milling est un Commandeur d’une impressionnante autorité dans la mort, au chant abyssal guidant Don Giovanni aux Enfers.

Don Giovanni, Opéra Orchestre National de Montpellier (2026) © Marc Ginot
En fosse, on ne saurait se taire sur la direction vive de Benjamin Bayl, colorée et particulièrement efficace, ne laissant aucun temps mort, suivant le rythme insatiable de Don Giovanni, sa course folle, effrénée. Cela n’empêche en rien des tempi plus lents quand le défunt Commandeur sort de sa torpeur de pierre, ni des respirations qui rendent le tout très vivant. Un véritable échange a lieu entre scène et fosse, l’écoute et l’attention sont réelles. L’orchestre porte les voix qui le prolongent. Quant à la présence de musiciens sur scène lors de certaines scènes, elle permet d’apprécier des lignes musicales normalement perdues dans la masse orchestrale – en plus de participer pleinement à la mise en scène. Le Chœur de l’Opéra, préparé par Noëlle Gény, s’avère talentueux, homogène et offre des couleurs supplémentaires à l’ensemble qu’il sert brillamment.
Ce Don Giovanni est un enchantement qui trouve son intelligence dans un regard qui n’a pas besoin d’être actualisé pour être actuel. Une réussite de bout en bout, servie par des artistes dont le talent n’est plus à prouver. On en redemande !
À Montpellier, le 24 mai 2026
Don Giovanni, à l'Opéra Orchestre National Montpellier jusqu'au 31 mai 2026.
27 mai 2026 | Imprimer
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