Les Noces de Figaro à Nancy : Mikhail Timoshenko ou les premiers pas d'un grand Figaro

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Du 31 janvier au 7 février, l’Opéra national de Lorraine reprend Les Noces de Figaro créées au Théâtre des Champs-Elysées en novembre 2019 et au contraire du point de vue de notre collègue, la production est loin de nous avoir « fait bâiller par (son) conformisme ».


Le Nozze di Figaro ; © C2images pour Opéra national de Lorraine

En effet, la mise en scène de James Gray a l'attrait de nous transporter, non pas dans une analyse alambiquée de l’œuvre au risque d’en oublier l’ouvrage lui-même, mais dans le respect de sa lettre, pur et simple. Enfin des costumes (de Christian Lacroix) ! Enfin des décors ! Enfin du théâtre ! Nous ne reviendrons pas sur les louanges de notre collègues sur ces éléments précis, mais nul besoin de s’extraire d’une œuvre pour lui rendre justice. Au cours de cette soirée, nous avons vu renaître sous nos yeux la pièce originelle de Beaumarchais, son comique, le côté cocasse et fou de cette journée si particulière. La finesse de l’humour théâtral n’est peut-être pas toujours au rendez-vous, mais ce n’était pas là le but premier de l'œuvre, et l’on ne peut que s'enthousiasmer de cette première mise en scène de James Gray, qui ose ici ne pas se soumettre à une certaine mode qui oublie parfois le sens premier d'une œuvre. Le temps d’une production, l’opéra retrouve donc ses racines théâtrales d’époque dans de sublimes et imposants décors, agrémentés de gags et de légèreté afin de faire rire des relations entre hommes et femmes, suivants et maîtres, jeunesse et sagesse, etc.


Mikhail Timoshenko (Figaro) et Lilian Farahani (Susanna) ; © C2images
pour Opéra national de Lorraine 

Côté solistes, nous sommes fort bien logés avec une distribution entièrement renouvelée par rapport à la création parisienne. À commencer par le Figaro haut en couleur de Mikhail Timoshenko dont la voix puissante se colore de mille feux dans une ligne de chant claire et épanouie tout au long de la soirée. Tonnant de rage, doucereux de malice et de vengeance, mielleux d’amour, le chant se teinte de bien des façons dans un naturel impressionnant, tandis que l’interprète se joue du rôle comique dans lequel il est parfaitement à l’aise. Qui pourrait croire qu’il s’agit en réalité d’une prise de rôle ? L’aisance avec laquelle il arbore le personnage emblématique de Figaro laisse présager un bel avenir au jeune baryton-basse russe, et l’on ne serait pas étonné de le voir, à son tour, marquer le rôle de son empreinte. Susanna trouve en Lilian Farahani une interprète à sa mesure, formant un couple homogène, y compris dans l’intelligence et la malice propres aux personnages. Pétillante et séductrice, ou encore protectrice et amie fidèle, elle déploie ici les « nuances mozartiennes » que nous avions entendues lors dans Il Matrimonio segreto ici-même en 2017 ou encore toute la fraîcheur et la vivacité que nous avions déjà relevées dans sa Papagena au festival d’Aix-en-Provence en 2018. Le jeu de la comédienne s’allie ainsi parfaitement à l’art de la chanteuse.


Giuseppina Bridelli (Cherubino), Huw Montague Rendall (Comte Almaviva) et
Lilian Farahani (Susanna)
 © C2images pour Opéra national de Lorraine

Lilian Farahani (Susanna) et  Adriana Gonzalez (Comtesse Almaviva)
© C2images pour Opéra national de Lorraine 

Face à ce premier couple se trouve celui du comte et de la comtesse, dans deux extrémités bien distcintes. Huw Montague Rendall offre un comte sanguin à souhait, dont l’unique ligne de conduite semble lui être dictée par son plaisir. Lourdement pressant, violent, jaloux, il cumule les griefs avec un aplomb et une noblesse qui donne ainsi, malgré une détestable personnalité, tout son panache et ainsi son ambiguïté au personnage. On apprécie d’autant plus la voix chaudement ténébreuse et l’excellente projection dont il fait également preuve. Sa femme, campée par Adriana Gonzalez, ravit par une autre noblesse, plus touchante et profonde, grâce à une voix portée par l’émotion. Chatoyante, sa voix sait aussi se faire plus crystalline et lance des aigus blessés, exprimant fort bien la douleur du personnage trahi.

Nous trouvons également un autre duo/couple bien assorti avec la Marcellina de Marie Lenormand dont la présence scénique est indiscutable et à qui on donne enfin l'occasion de chanter avec brio "Il capro e la capretta" (habituellement coupé), aux côtés du Bartolo d’Ugo Guagliardo, dont la projection a de quoi ravir dans le rôle. Vient également la Barbarina d’Elisabeth Boudreault, au physique enfantin bluffant mais aussi et surtout saisissante dans son air « L’ho perduta, me meschina », véritable parenthèse enchanteresse qui parvient à marquer la soirée et les esprits malgré la modestie du personnage. Quant au Cherubino, personnage lui aussi mythique de l’œuvre, il est interprété par la mezzo-soprano italienne Giuseppina Bridelli qui avait déjà brillé ici en Aristeo dans l’Orfeo de Rossi en 2016. Elle avait alors montré un grand talent pour le drame, et offre ce soir un talent tout aussi grand pour le comique et un registre plus léger. Trouble-fête omniprésent, mais toujours innocent, elle incarne d’une voix ambrée et chatoyante le jeune garçon émoustillé par l’amour. La pauvre parvient même à suivre le rythme galopant de la fosse pour son « Non so più » !

Il est vrai que sous la baguette d’Andreas Spering, l’Orchestre de la maison est emporté dans la dimension festive de la partition, oubliant peut-être un petit peu de se mesurer dans un premier temps, tant dans le tempo pour ce « Non so più » que pour la puissance contre laquelle les solistes doivent lutter dans un premier temps. Heureusement, les marques sont vite prises et tout cela est rectifié afin d’offrir non seulement du festif et du coloré, mais aussi de la nuance et des vagues plus profondes de la partition où la psychologie des personnages s’exprime aussi.

Ajoutons à ces révélations et belles surprises un très bon chœur lorrain agrémenté de danseurs qui offrent de beaux moments, parsemant la réussite globale de cette soirée. On est heureux de constater que l’on peut encore faire de belles productions dans le plus pur respect de l’œuvre tout en distrayant le spectateur, d’autant plus quand elles sont portées par de telles distributions ! De quoi se rappeler que l’opéra reste non seulement un art, mais aussi et surtout un art du divertissement.

Elodie Martinez

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