La Traviata ou la complainte de Violetta à Montpellier

Xl_mg4_9346_redimensionner © Marc Ginot - OONM

Après avoir été étrennée dans d’autres Opéras (comme à Tours ou Anger Nantes où notre collègue en rendait compte), La Traviata imaginée par Silvia Paoli fait escale à l’Opéra de Montpellier. Que l’on adhère ou non à la vision un peu radicale de la metteuse en scène, difficile de ne pas être touchée par sa Violetta et son injuste solitude.

Si certains – généralement des hommes – dénoncent une vision manichéenne des personnages masculins, ils en oublient l’éclairage porté sur l’héroïne qui, ici, cherche l’ascension sociale au milieu d’un patriarcat où la femme est objet – y compris et surtout de désir. Une femme se possède, s’affiche comme un apparat. Obtenir la femme que tout le monde convoite est une forme de réussite, tout comme avoir la dernière voiture en exemplaire unique : on bombe le torse en étalant sa fiche technique, même si on n’a pas le permis de conduire.

Violetta est cette voiture de collection : un objet que l’on s’arrache en oubliant qu’il s’agit d’une femme, d’un être humain. La convoitise s’apparente parfois à l’amour, un sentiment que l’on peut croire sincère, comme Alfredo. Mais dans cette vision de Silvia Paoli, cet amour est avant tout un désir : celui de posséder. D’où sa réaction si violente lors du bal, apparentée ici à celle d’un enfant gâté voyant son jouet dans les mains d’un autre. La metteuse en scène ne nuance pas non plus les Germont malgré les propos du livret : pour elle, ils ne sont qu’hypocrisie. Ainsi, dans cette scénographie, le père convoite lui aussi la poupée de son fils, tentant de l’embrasser.

La Traviata - Opéra-Orchestre National de Montpellier (2026) © OONM
La Traviata - Opéra-Orchestre National de Montpellier (2026) © OONM

Si le livret accuse le comportement des hommes à l’égard des femmes, il se montre néanmoins plus complexe et modéré que la vision proposée. Pour autant, cette dernière ne vient pas se heurter frontalement à l’œuvre mais offre effectivement le point de vue d’une femme du XXIe siècle sur ce comportement masculin. Une « dénonciation » radicale mais intelligemment et poétiquement mise en place.

Lorsque le rideau se lève, une danseuse en longue chemise blanche se tient immobile, sur la pointe des pieds, rendant sa posture chancelante, fragile. Elle est dos à la salle, mais face à la scène en fond – où se trouve Violetta –, et surtout face à un parterre d’hommes bien mis la scrutant. Elle entame alors une danse de l’agonie, annonçant la scène finale sur laquelle nous reviendrons plus loin. Ce décor de salle de théâtre – qui n’oublie pas le pigeonnier / poulailler / paradis, symbole d’un regard omniprésent – conçu par Lisetta Buccellato s’avèrera unique, mais des toiles descendant des cintres nous transporteront dans la maison de campagne et ses différentes pièces. Dans un savoureux ballet, parfois amusant, les domestiques sont tels des satellites gravitant autour de la planète qu’est le maître, posant dans ses mains son verre, offrant un cigare qu’il n’a qu’à saisir au vent, l’habillant ou le déshabillant sans en attendre la moindre demande, etc. Un univers masculin autocentré à travers le prisme de l’actrice qu’est Violetta. Les changements à vue reflète ainsi ses fantasmes, ses espoirs, sa vision parfois faussée de la réalité. « Le monde est un théâtre », dit-on ; celui de Violetta l’est indubitablement.

La Traviata - Opéra-Orchestre National de Montpellier (2026) © OONM
La Traviata - Opéra-Orchestre National de Montpellier (2026) © OONM

Bien que les murs sur scène ne changent pas, le mouvement est permanent, et l’œil ne se lasse jamais grâce aux déplacements orchestrés, tant des danseurs que des choristes ou des solistes. La machinerie est bien huilée, laissant place à des images plus ou moins poétiques ou symboliques, comme cette poupée offerte à Violetta reflétant finalement ce qu’elle est elle-même, ou encore cette scène sous la neige sortant de nulle part si ce n’est de l’esprit de l’actrice. Le bal de Flora ressort également : les femmes portent des hauts-de-forme et des moustaches, les hommes sont en jupe en tulle. Néanmoins, malgré cette inversion des rôles dans ce bal costumé, les hommes demeurent fidèles à eux-mêmes et reprennent leur domination sur les femmes.

Enfin, la plus belle image ou trouvaille est probablement le dernier acte. Si l’on se montre attentif, on peut voir Annina rédiger une lettre, qui pourrait bien être celle remise à Violetta annonçant le retour d’Alfredo. S’agirait-il ainsi d’un faux ? Les propos lus par la jeune femme sont-ils le fruit de son imagination ? En effet, ni Alfredo ni Giorgio Germont ne réapparaissent sur scène durant cet acte : leurs voix sortent des coulisses, fermées par des rideaux blancs donnant une impression d’intimité douce. Leurs propos ne sont ici qu’un fantasme de l’esprit malade de la jeune femme mourante qui, de ce fait, meurt seule devant nos yeux, dans cette pièce vide. Juste avant de mourir, elle se relèvera, nous tournera le dos, face à la scène du fond, dans une tenue similaire à la danseuse ayant ouvert la soirée. Derrière le rideau tiré apparaissent les ombres des hommes, spectateurs irréels et fantasmagoriques de sa mort. Elle effectue alors un ultime salut avant de s’écrouler sans vie. Elle aura tenu son rôle jusqu’à la fin.

Ruzan Mantashyan, La Traviata - Opéra-Orchestre National de Montpellier (2026) © Marc Ginot - OONM
Ruzan Mantashyan, La Traviata - Opéra-Orchestre National de Montpellier (2026) © Marc Ginot - OONM

Pour incarner cette Violetta, la maison a fait appel à Ruzan Mantashyan – que le public montpelliérain a déjà pu entendre en Micaela en 2018 – dont la voix possède une véritable profondeur dramatique, comme si elle portait en elle le destin tragique de l’héroïne. Le premier acte – difficile – est certes plus abrupte vocalement, comme si la soprano se raccrochait à la technique en ce début de Première. Une impression peut-être due aussi à la fosse – sur laquelle nous reviendrons plus loin. Une fois passé ce premier acte, la ligne se déploie avec plus de douceur, de velours, se montre plus soyeuse. La cantatrice ajoute à l’interprétation vocale prenante un jeu d’actrice saisissant, happant. Elle offre une véritable vie à la Violetta souhaitée par Silvia Paoli.

Les femmes étant particulièrement mises en avant dans cette vision, citons dès à présent les autres rôles féminins avec Aurore Ugolin, Flora aux attaques parfois rudes au troisième acte mais à la légèreté contagieuse, et Séraphine Cotrez, Annina serviable aux appuis solides, dont la douceur transparaît tant par le jeu que par le chant.

Côté homme, la maison montpelliéraine a dû faire face à un imprévu d’envergure : son Alfredo, Omer Kobiljak, était malheureusement trop souffrant pour chanter lors de cette Première. Heureusement, elle a trouvé en la personne d’Andrew Owens – arrivé la veille au soir de Zürich, passé entre les mains des costumières, etc. – un remplaçant à la hauteur de la tâche,  reprenant le rôle non pas depuis les coulisses mais bien sur scène. On salue donc sa réactivité, et on ne peut aussi que le remercier. Ses déplacements et son aisance sur scène ne laissent en rien deviner le peu de temps de préparation derrière lui. Sa voix s’avère lumineuse, colorée, mais on ne serait pas contre un petit peu plus de projection. Néanmoins, dans ces circonstances, nous lui passerons aisément ce bémol.

Gëzim Myshketa et Ruzan Mantashyan, La Traviata - Opéra-Orchestre National de Montpellier (2026) © Marc Ginot - OONM
Andrew Owens, La Traviata - Opéra-Orchestre National de Montpellier (2026) © OONM

Gëzim Myshketa – que l’on a déjà apprécié in loco dans Rigoletto, Le Barbier de Séville ou encore lors du Gala lyrique de 2023 – endosse le rôle de Giorgio Germont malgré une voix manifestement victime du mauvais temps comme le laisse deviner la toux du chanteur. Malgré cela, la profondeur du timbre offre une sévérité terrible, une inflexibilité bourgeoise servies par un jeu à la retenue rigide, en phase avec le personnage.

Yuri Kissin est pour sa part un Baron Douphol fort plaisant dans son personnage détestable, à la ligne de chant claire, imperturbable. Sung Eun Myung (Gastone), Maurel Endong (Marquis d’Obigny), Thibault de Damas (Docteur Grenvil), Hyoungsub Kim (Giuseppe) ou encore Xin Wang (un domestique) et Jean-Philippe Elleouët (un commissionnaire) viennent parfaire cette distribution en apportant chacun leur pierre à l’édifice, de même que le Chœur de l’Opéra. Ce dernier s’avère précis, homogène, à la fois puissant et nuancé, capable de belles émotions sur scène et dans le chant.

Gëzim Myshketa et Ruzan Mantashyan, La Traviata - Opéra-Orchestre National de Montpellier (2026) © Marc Ginot - OONM
Gëzim Myshketa et Ruzan Mantashyan, La Traviata - Opéra-Orchestre National de Montpellier (2026) © Marc Ginot - OONM

L’Orchestre national Montpellier Occitanie est pour sa part dirigé Roderick Cox, dont la lecture vivante offre à la partition âme et dynamisme, libérant toute sa palette de couleurs, en particulier dans le dernier acte. Toutefois, le premier acte offre un déséquilibre, les vents emportant un peu trop le reste de l’orchestre. La fosse prend le pas sur la scène, ce qui peut aussi expliquer que les solistes en aient pâti à ce moment-là.

Au final, cette Traviata offre une lecture particulièrement plausible, mêlant un côté « classique » avec un décor de théâtre, des costumes superbes (signés Valeria Donata Bettella), ou encore des images proches du livret, à une originalité dans le point de vue féminin, replaçant Violetta au centre de l’histoire, nous confrontant à sa solitude et à l’hypocrisie sociale à laquelle elle tente désespérément d’échapper. Ainsi, le discours proposé n’empêche en rien l’émotion et laisse toute sa place à la musique de Verdi. Une belle réussite !

À Montpellier, le 01/04/2026

La Traviata à l'Opéra de Montpellier jusqu'au12 avril.

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