Un Barbier 100% de Séville en ouverture de saison à Montpellier

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Mercredi soir, l’Opéra-Orchestre de Montpellier ouvrait sa saison lyrique avec une nouvelle production du Barbier de Séville dans une mise en scène signée par Rafael R. Villalobos. Un rendez-vous auquel le public a répondu présent malgré la jauge réduite, et aussi grâce à la politique tarifaire imbattable mise en place jusqu’à décembre (10 euros la place), d’autant plus que la maison poursuit sa politique d’ouverture et d’accessibilité pour les personnes sourdes ou malentendantes, débutée en force avec un formidable Don Pasquale en 2019. Des retrouvailles festives qui ouvrent la saison montpellieraine avec plaisir et convivialité, en espérant que cela se poursuive sans heurt…

Disons-le tout de suite : nous avons passé une très bonne soirée, et faisions partie du public ravi de revenir à l’Opéra de Montpellier. La mise en scène de Rafael R. Villalobos ne cherche pas à intellectualiser ou rendre « propret » une œuvre divertissante et légère, sans pour autant s'en contenter. La note d’intention affirme vouloir mettre Berta en avant, lui « donner une importance particulière », en faire « une maîtresse de cérémonie ». On promet donc au public une Berta au premier plan, voire au centre de la soirée, et il faut bien admettre que la promesse est loin d’être tenue : si le personnage secondaire de Rossini est effectivement présent et que l’on note des touches rappelant les couches sociales au pied de la pyramide sociétale, il faut bien admettre que ces quelques brefs et rares moments, souvent rajoutés assez naturellement et intelligemment à l’œuvre initiale, ne sont pas un argument assez fort pour justifier cette idée intéressante sur laquelle la mise en scène devait reposer. Ceci étant, si l’on ne plonge pas le nez dans le programme avant le spectacle, et que l’on ne nourrit donc pas d'attente particulièrement en la matière, alors ce défaut disparaît et l’on apprécie la production.


Le Barbier de Séville, Opéra de Montpellier ; © Marc Ginot

Le Barbier de Séville, Opéra de Montpellier ; © Marc Ginot

Elle s’ouvre par ailleurs avec la définition du mot « transition », en écho à la politique espagnole et au changement de régime que le pays a connu à la fin de l’ère Franco. On avouera que le « Franco est mort » lancé au cours de la soirée par l’un des artistes sur scène semble tomber un peu comme un cheveux sur la soupe, mais l’atmosphère espagnole est fort bien rendue et offre une belle couleur globale à l’ensemble de la soirée. Le mur intérieur de la maison est ainsi rempli de pots de fleurs – au milieu desquels on lit « se prohibe el cante » –, faisant référence à une fête à Séville où il est coutume de mettre des fleurs sur les façades. Le comte n’est plus un soldat mais un toréro dont le symbole réfère à la ganadería (élevage de taureaux) Miura, très connue en Espagne, sans oublier le flamenco et ses poses qui s’invitent chez les personnages dans la soirée. Bref, nous sommes à Séville, et cela se sent ! La multiplication des gags offre une légèreté à la soirée et fait souvent rire la salle. Il en est ainsi par exemple du tableau SM habilement amené entre Figaro et Bartolo (qui troque ainsi la coupe de sa barbe pour un service d’une autre nature, faisant écho au jeu de mot un brin salace de Beaumarchais dans son œuvre originelle avec « Barbe à l'eau » dans la scène où le Comte est déguisé en soldat). Ou encore du Don Alonso devenu sœur Alonsa ici, permettant au Comte de mieux se cacher sous la coiffe de la religieuse...

Quant au processus de mise en scène, il est à la fois simple et efficace : une maison blanche en guise d’écran et d’extérieur, se tournant grâce au plateau pour en révéler l’intérieur et jouer ainsi sur ces deux espaces – et a le mérite de laisser suffisamment de place pour la distanciation actuellement en vigueur. Un léger bémol peut-être sur le rendu pour le public sourd invité à assister à cette représentation, car malgré les sous-titre adaptés pour l’Ouverture musicale, ainsi que de la mention du nom du personnage parlant/chantant, il n’a probablement pas de quoi s’occuper l’œil pour pallier à l’absence de musique. Il faut dire aussi que le projet n’a pas bénéficié d'autant de temps que Don Pasquale pour travailler cette dimension de la production, et qu’il fallait répondre à des impératifs sanitaires strictes contraignants. Et les applaudissements chaleureux qui ont retenti à la fin de la représentation démontrent la réussite globale du travail proposé par Rafael R. Villalobos.


Adèle Charvet (Rosina) et Gezim Myshketa (Bartolo) ; © Marc Ginot

Le Barbier de Séville, Opéra de Montpellier ; © Marc Ginot

Côté voix, la soirée s’ouvre avec un Fiorello de Philippe Estèphe extrêmement plaisant, à la ligne de chant claire et puissante. Le personnage aura la chance de revenir pour une ou deux actions plus tard dans la soirée, et c’est avec plaisir que nous le revoyons. Le jeu d’acteur répond fort bien à la qualité vocale. Il sera ainsi, entre autre, la dernière oreille touchée par la calomnie lancée par Basilio, et s’en montrera anéanti. Le Bartolo plein d’énergie de Gezim Myshketa se montre aussi très amusant et avare à souhait, grâce à son interprétation follement décomplexée dans ce personnage littéralement pantouflard, tandis que la voix suit sans difficulté apparente la bonhomie de la soirée. On se laisse prendre avec plaisir dans ses airs, y compris pour son « Quando mi sei vicina » et ses aigus très convaincants. Dommage que le court rôle de Basilio ne marque pas plus les esprits sous les traits de Jacques-Greg Belobo qui offre pourtant un chant sombre et clair. Son air de la Calomnie manque peut-être de noirceur dans l’interprétation, mais il est difficile de savoir si cela vient de l’intention du metteur en scène, ou du chanteur. Quant à la Berta de Ray Chenez, elle conquiert tous les suffrages ! Malgré une partition peu fournie pour ce personnage, le contre-ténor parvient à l’imposer non seulement par sa voix limpide et sa présence scénique, mais aussi et surtout par son air « Pobre chica la que tiene que servir » (extrait de La Gran Vía), inclus avec naturel dans l’œuvre de Rossini, au point que l’on pourrait croire qu’elle est à sa place. C'est en tout cas bien le cas ici.

Philippe Talbot brille décidément avec éclats dans les rôles comiques, et son comte Almaviva ne fait pas exception : drôle à souhait, mais jamais trop, il offre de nombreuses nuances d’interprétation, entre amoureux transit un peu hébété par l’amour, amant décidé, toréador faussement alcoolisé ou encore sœur Alonsa au défaut de prononciation tenu jusque dans le chant. Face à lui, Adèle Charvet était très attendue pour ce qui était annoncé comme sa prise de rôle en Rosina, bien qu’elle nous ait confié l’avoir en réalité déjà interprété à Bordeaux, alors en « junior ». Un rôle dans lequel sa voix de velours aux accents suaves sert parfaitement l’idée du personnage présentée ici, à savoir une jeune femme affirmée, loin d’être la petite amoureuse maline mais innocente peinte habituellement. Ici, elle prend des airs de Carmen et danse le flamenco sur la table. D’ailleurs, en lieu de mots doux, c’est un préservatif qu’elle tend à Figaro… Néanmoins, malgré une interprétation vocale qui a su nous conquérir, il n’en est pas tout à fait de même avec le jeu d’actrice qui manquait parfois de naturel en ce soir de Première. Il faut dire qu’un rôle de premier plan à Montpellier signifie beaucoup et que le stress devait donc être particulièrement au rendez-vous.


Paolo Bordogna (Figaro) ; © Marc Ginot

Enfin, Paolo Bordogna offre un Figaro rock-punk de choix qui s’impose dès son premier air, maîtrisé tant vocalement et scéniquement, proposant un « bar-bière » et un tableau façon rock star avec une bouteille pour micro et projecteurs centrés sur lui. Il est l’homme de toutes les situations, même les plus cocasses, et s’amuse de tout. La projection et le timbre sont lumineux et atteignent sans difficultés les monts et les vaux de la partition, et les spectateurs.

Un mot enfin sur les chœurs masculins de l’Opéra qui ont parfaitement rempli leur rôle, tandis que l’orchestre répondait avec précision à la baguette de Magnus Fryklund (en remplacement de Michael Schønwandt qui par respect des directives du gouvernement danois face à la crise sanitaire n’a pas pu venir comme prévu initialement). Le jeune chef fait pétiller les bulles de ce champagne qu’est la partition de Rossini, n’hésitant pas à emprunter de rapides tempi dans lesquels les musiciens le suivent sans écart ni accro.

En d’autres termes, la saison montpellieraine s’ouvre brillamment, dans le rire et l’amusement qui font un bien fou (et s'avèrent même nécessaire) par les temps qui courent. Il serait dommage de s’en priver !

Elodie Martinez
(Montpellier, le 30 septembre)

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