© Mirco Magliocca
Pour clôturer sa saison, l'Opéra national du Capitole de Toulouse reprend la Carmen imaginée par Jean-Louis Grinda, créée en 2018 – et proposée sur sa scène en 2020 (nous en rendions compte). L'occasion, à l'époque, pour Marie-Nicole Lemieux d'endosser pour la première fois le costume de Carmen (toutefois déjà interprété en version de concert, comme au TCE en 2017). Comme on ne change pas une équipe qui gagne, la maison toulousaine de nouveau fait appel à la cantatrice pour cette production, dont la Première se tenait justement le jour de son anniversaire. À noter que la version retenue ici est à nouveau celle avec récitatifs et non les échanges parlés.
Avec sa mise en scène assez traditionnelle, Jean-Louis Grinda ne cherche pas à faire dire au texte ce qu’il ne dit pas. Cela ne signifie pas qu’il gomme pour autant une vision personnelle, seulement que cette dernière sait se faire assez discrète pour ne pas dénaturer le livret. Ainsi, sa Carmen est un flash-back, une boucle sans fin, plusieurs scènes étant présentées dès l’Ouverture, comme la mort de l’héroïne. Celle-ci s’éloigne du modèle habituelle de femme forte bravant toute autorité sans peur, marchant vers sa mort sans ciller. Ici, la complexité s’installe dans une humanité et une réalité rarement comprise, même aujourd’hui : celle des femmes battues.
Dans cette production, Don José est un homme véritablement violent, avec un problème de gestion de la colère (comme on peut le dire aujourd’hui). On le voit dès le début, avec ses élans de rage et les coups ouvertement retenus contre son officier. Les références au pardon de sa mère et à une faute expiée trouvent alors écho dans cet aspect du personnage : sa carrière militaire loin de son village n’est-il pas une forme d’expiation pour une violence maladive ? C’est du moins ce que les quelques mots glanés de-ci, de-là, laissent entendre.

Carmen, Opéra national du Capitole (2026) © Mirco Magliocca
Quant à la violence domestique, elle est complexe. Plusieurs fois, Don José violente publiquement Carmen, mais elle repousse l’aide qui vient la plupart du temps. La scène de violence marquante reste possiblement lorsque, parmi les bohémiens, l’ancien soldat la pousse à terre, l’y maintient, poing levé, près à frapper. La foule de bohémiens réagit d’un même mouvement, regroupé, prêts à bondir, fusils levés... mais ne va pas au bout. Comme si, tant que le coup n’est pas réellement donné, il n’y avait pas de quoi intervenir. Une façon d’interroger nos propres réactions face aux violences conjugales : on se doute, on sait, on voit. Mais on ne s’en mêle pas. Et quand c’est trop tard, on se rend compte que tout le monde était au courant.
Carmen reste malgré tout la femme forte du livret : elle gère Don José, pense pouvoir le faire jusqu’au bout. Elle ne s’éteint pas, contrairement à son bonheur. Finalement, ce n’est pas la perte du bonheur qui la fera quitter cet homme, mais celle de sa liberté. Elle peut ne pas être heureuse. Elle ne peut pas ne pas être libre : « libre elle est née, et libre, elle mourra ». Libre d’aimer qui elle veut, quand elle veut, comme elle veut. Son amour la guide ; elle ne le contrarie pas. Elle se donne et se reprend, car son don n’est pas une appartenance.
Toutes ces psychologies sont amenées naturellement dans un décor hispanisant unique mais malléable avec ces deux moitiés d’arènes formant une prison (physique ou spirituelle) devant des portes coulissantes d’où peuvent apparaître des personnages ou la foule, le tout au centre d’un espace de briques dont les trois murs imposants encadrent l’espace. Les costumes, signés Rudy Sabounghi et Françoise Raybaud Pace, nous plongent dans cet univers traditionnel tandis que les lumières de Laurent Castaingt apportent la chaleur et la moiteur de ce drame qui colle à la peau. Enfin, véritable personnage hypnotisant, la danseuse de flamenco (bailora) Irene Olvera happe totalement par se présence – elle est la première Carmen que l’on voit au lever de rideau avant d’être « remplacée » par Marie-Nicole Lemieux – et son investissement scénique. Chaque coup de pied, en rythme avec la musique, est une affirmation, une déclaration. Chaque geste de la main ou claquement de doigts raconte, chante. D’elle, naît un mystère : qui est-elle ? Une autre Carmen flamboyante, consciente de son Destin, une incarnation face à sa version de chair ? Une chose est sûre : elle demeure présente, captivante, visible de son double à qui, notamment, elle apporte les vêtements pour les festivités où elle trouvera la mort. D’ailleurs, le rideau se baisse sur un face-à-face entre Don José et la danseuse, le cadavre sur scène de Carmen, mais aussi sur une image projetée : au centre de l’arène ne git pas un toréro, mais la protagoniste.

Carmen, Opéra national du Capitole (2026) © Mirco Magliocca
Tout le monde le sait : la meilleure mise en scène ne serait rien sans une Carmen digne de ce nom. Depuis sa prise de rôle, Marie-Nicole Lemieux a maintes fois démontré à quel point elle est habitée, elle incarne, elle vit Carmen, vocalement et scéniquement. L’expression de son visage offre un panel de sentiments vaste et divers : la femme joueuse, amusée, qui aime titiller, basculant de la légèreté à la séduction. La femme déterminée, forte, sûre d’elle. Et puis celle plus fragile, les fêlures cachées, les pleurs que personne ne voit, cachés ou face au public. Est-ce un ultime appel à l’aide face à la mort qui s’approche ? Simplement de la peur devant l’inexorable fin ? Car, qu’elle l’accepte ou non, elle le sait : sa dernière heure va sonner.
Mais la richesse de l’interprétation se trouve aussi dans un chant maîtrisé de la première à la dernière note, avec des intentions, des accents, des inflexions, des propositions vocales qui font de cette Carmen celle de Marie-Nicole Lemieux et de personne d’autre. Même si nous nous répétons de chronique en chronique, comment ne pas noter ces graves si bien habités par la cantatrice ? Ils possèdent une chaleur et des reflets dont on ne se lasse pas.

Carmen, Opéra national du Capitole (2026) © Mirco Magliocca
Face à elle, Airam Hernández est un Don José tout en violence, jusque dans un chant où la projection est parfois portée à l’excès. Le timbre demeure chaud, appréciable, avec des aigus solaires. La diction française est fort appréciable, et son jeu ne s’arrête pas à l’aspect juvénile d’un jeune homme dépassé par les émotions qu’éveille en lui Carmen. D’ailleurs, s’il a quitté son village, ce n’est pas sans raison (comme dit plus haut en écho à la nouvelle de Mérimée). Il apparaît plus mature, déchirant sans honte la lettre de sa mère dans laquelle elle lui demande d’épouser Micaëla, revenant sur cette décision sous le regard triste de sa promise, dans l’ombre.
Cette dernière est incarnée par Anaïs Constans, sublime dans ce rôle où elle diffuse une lumière puissante tout en douceur. Son amour reste sage, mais surtout inébranlable. Là aussi, elle est loin de l’image de jeune fille effarouchée qu’on lui prête souvent : on voit bien, à son arrivée, qu’elle s’amuse du comportement des soldats. La ligne de chant est claire, la diction superbe, la grâce de la voix répond au charisme scénique.
En prenant place dans la salle, nous recevons un rectificatif au programme : finalement, ce n’est pas Alexandre Duhamel que nous entendrons mais Adrian Sâmpetrean qui le remplace donc au pied levé en Escamillo – après avoir tenu le rôle dans la même production à Orange. Le torero apparaît fort sympathique, doux – ce qui en fait une belle opposition à Don José –, loin d’être hautain ou imbu de sa personne. Les graves sont présents, la projection pourrait être plus mordante mais il s’agit de détails loin de contrarier la bonne impression globale.

Carmen, Opéra national du Capitole (2026) © Mirco Magliocca
Le duo Frasquita/Mercedes est tenu respectivement par Fanny Soyer et Léontine Maridat Zimmerlin (nommée aux dernières Victoires de la Musique Classique), laissant entendre leurs voix chatoyantes, s’entremêlant l’une à l’autre, se répondant harmonieusement dans le trio des cartes où deux personnalités se distinguent. Côté homme, l’autre duo attendu du Dancaïre et du Remendado est formé par Damien Gastl et Kresimir Spicer. La complicité, la légèreté des bandits sur qui tout semble passer, ou encore la malice font de cette paire de brigands des personnages attachants. Portés par des voix claires, bien projetées et chatoyantes, on se noie avec plaisir dans leur chant.
Parmi les autres rôles, n’oublions pas le Zuniga fort bien campé d’Adrien Mathonat, le brillant Morales de Pierre-Yves Cras qui illumine la soirée.
En fosse, Leo Hussain dirige l’Orchestre national du Capitole dans une fresque éclairée du soleil d’Espagne, même si les accents hispanisants pourraient être un peu plus marqués. Le chef offre un écho à la vision du metteur en scène, avec cet effet d’annonce du drame particulièrement présent. Les pupitres sont harmonieux, offrant un véritable support à la scène qu’ils habillent : les tensions sont appuyées, les sous-entendus s’expriment, le texte est sublimé dans un flot miroitant qui exhale le parfum de la fleur jetée par Carmen. Quant au Chœur de la maison et sa Maîtrise, ils s’acquittent parfaitement de leurs rôles.
Enfin, la soirée se clôt par une longue série d’applaudissements mérités pour tous, mais aussi par un « joyeux anniversaire » chanté à la cantatrice québécoise par les artistes mais aussi la salle, entièrement conquise.
En reprenant cette Carmen, l’Opéra national du Capitole offre à son public une fin de saison mémorable, à ne surtout pas manquer !
E.M.
À Toulouse, le 26 juin 2026
Carmen, à l'Opéra national du Capitole de Toulouse jusqu'au 5 juillet.
Proposée avec une double distribution : Adèle Charvet (Carmen), Fabien Hyon (Don José), Armando Noguera (Escamillo) et Marianne Croux (Micaëla) partagent également l'affiche.

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