Marie-Nicole Lemieux et Michael Spyres dans Carmen au TCE : double prise de rôle pour une réussite double ?

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L’un des événements attendus cette saison au Théâtre des Champs-Elysées se tenait les 31 janvier et 2 février : l’une des plus belles voix actuelles, la contralto Marie-Nicole Lemieux (que nous avions rencontrée en 2015) incarnait pour la première fois de sa carrière un rôle majeure, celui de Carmen, qui plus est sur une scène française. À ces côtés, Michael Spyres enfilait lui aussi les bottes de Don José pour la première fois sur scène. Deux prises de rôles importantes donc, sans aide de mise en scène et sans pour autant le « confort » que peut apporter une version de concert puisque cette version-ci était à cheval entre les deux, mise en espace par Laurent Delvert.

Ce dernier est ici parvenu à imaginer une véritable version hybride loin d’une mise en scène (sans décors ni costume) mais assez loin également d’un concert : l’orchestre est bel et bien sur scène, mais il est séparé en deux par une estrade allant jusqu’au Chœur de Radio France (absolument excellent, tout particulièrement la partie masculine, les femmes ayant parfois très légèrement moins d’homogénéité). Les déplacements se feront donc entre cours et jardin sur le devant de la scène, mais aussi plus au fond et entre le devant et l’arrière de la scène. Quelques chaises et deux barrières permettent de définir des espaces durant la première partie, mais les déplacements des interprètes créaient une véritable cohérence et consolidaient l’espace imaginé. La Maîtrise de Radio France était pour sa part à la hauteur du Chœur et ajoutait à l’ambiance, notamment festive lors de la fête finale et de l’arrivée de la quadrille. Seul petit regret pour cette mise en espace : les coupures dans les dialogues.

Côté solistes, difficile de ne pas y trouver son compte : la basse de Jean Teitgen offre un Zuniga magistral, tant dans le jeu que dans la voix exceptionnellement portée pour une basse, tandis que Jean-Sébastien Bou nous laisse entendre un Escamillo à la projection certes moins puissante mais dont ne peut pas se plaindre non plus. Chantal Santon-Jeffery et Ahlima Mhamdi ont formé un duo Frasquita / Mercédès de haute volée, replaçant ces personnages souvent trop secondaires à leur place plus en avant. Peut-être peut-on cependant noter quelques envolées trop puissantes allant contre l’homogénéité globale dans les chants chorales. Vannina Santoni était pour sa part une Micaëla très convaincante, malgré un texte pas toujours compréhensible dans les notes les plus aigües (un problème que l’on retrouve malheureusement très souvent, l’articulation étant alors particulièrement difficile). La fraîcheur du personnage est indéniablement bien servie par la cantatrice.

Enfin, le duo attendu était tout simplement triomphal : Michael Spyres offre ici une interprétation de Don José redoutable, étonnante avec ce timbre particulier, passant de la douceur de l’amoureux à la douleur de l’amant repoussé avant de sombrer dans la fureur finale. Son air « La fleur que tu m’avais jetée » lui vaut d’ailleurs de longs applaudissements. Marie-Nicole Lemieux, que l’on attendait exubérante et fougueuse fait un choix très intéressant en optant pour une Carmen finalement plus édulcorée, plus posée, tempérée, presque plus « humaine » ou moins hors norme que la plupart du temps. Un choix risqué mais magnifiquement assumé, le tout dans une diction et une articulation sans faille (et même sans aucun accent dans les parties parlées). Dommage alors que l’Orchestre National de France, sous la direction de Simone Young, joue très fort et parfois trop, couvrant ponctuellement les voix et les intentions des interprètes, comme durant  l’acte II ou il couvre Marie-Nicole Lemieux. Le duo final entre les deux amants est quant à lui d’une rare – et exemplaire – puissance, une rage exceptionnelle, un déchirement profond ou s’entremêlement les sentiments des personnages et où les artistes font éclater tout leur talent de tragédiens, à commencer par Marie-Nicole Lemieux. Elle nous confiait lors de notre rencontre évoquée plus haut : « C'est ma nature, j'ai l'impression que si je ne donne pas tout, les gens ne m'aimeront pas... ». Qu’elle se rassure : le triomphe qu’elle a reçu au moment des saluts lui a montré à quel point le public français l’aime et a aimé sa Carmen.

On regrette donc d’autant plus que l’orchestre n’ait pas suivi les artistes dans leurs interprétations. Simone Young a également opté pour un tempo souvent très soutenu, mais l’équilibre interne de l’ensemble musical reste indiscutable, de même que l’énergie de la chef qui ne cessait de sautiller sur place, entièrement impliquée dans la partition.

Autre point et même injustice que l’on regrette et espère voir rapidement réparer : que ce plateau vocal n’ait pas eu la chance de bénéficier d’une mise en scène sublimant le talent qu’ils nous ont offert ce soir-là ! A quand Marie-Nicole Lemieux en Carmen en décors et costumes ? Espérons que maintenant que le rôle est bien pris, elle ne le lâchera plus…

Elodie Martinez

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