Un Werther en perspectives à Nancy

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Hier se tenait à Nancy la première de la nouvelle production de l’Opéra national de Lorraine de Werther de Jules Massenet. Si la signature de Bruno Ravella pour la mise en scène peut être attrayante, de même que le nom d’Edgaras Montvidas pour le rôle-titre, l’attraction principale de cette production restait sans doute la prise de rôle de Stéphanie d’Oustrac, qui interprète là sa première Charlotte (elle avait d’ailleurs accepté de se confier à nous à ce sujet).


Stéphanie d’Oustrac (Charlotte) et Edgaras Montvidas (Werther) ;
© C2Images pour Opéra national Lorraine

Nul besoin de faire durer le suspens sur la réussite éclatante de cette prise de rôle. La mezzo-soprano, qui nous a maintenant habitué à son talent de comédienne et de tragédienne au fil des rôles, renouvelle ici l’expérience en proposant une Charlotte de premier ordre. Scéniquement, elle passe de la joie, l’insouciance et la légèreté au sentiment de devoir, puis aux affres de l’amour qu’elle combat sans forcément se l’avouer avant de sombrer dans l’acceptation de sentiments qui vont contre sa raison, et jusqu'au désespoir à la mort de Werther. Vocalement, la cantatrice donne ici l’impression d’une promenade de santé tant l’évidence de la partition semble fait pour cette voix qui emporte avec elle les difficultés de la partition. Stéphanie d’Oustrac semble ici tellement à l’aise que l’on a l’impression – l'impression seulement – que l’exercice est des plus faciles. On s’étonne donc d’autant plus qu’il ait fallu attendre si longtemps pour qu’on lui propose ce rôle de Charlotte, et l’on se ravit d’avance à l’idée de l’entendre à nouveau (ainsi qu’elle nous l’a annoncé lors de notre dernière rencontre).

Toutefois, si cette prise de rôle était le principal attrait de notre venue, difficile de ne pas tomber sous le charme du Werther d’Edgaras Montvidas, tout simplement magistral de bout en bout. Si la prononciation du français est parfois inégale, il faut bien admettre que le bémol est léger au regard de l’interprétation d'ensemble. Le charisme naturel du ténor lituanien sied à merveille au personnage qu’il incarne de toute sa profondeur et de tout son romantisme mélancolique. Jamais excessif dans ses intentions, armés d’un large panel de nuances, il fait montre d’une projection sans faille et ne fait qu’une bouchée de la partition, formant ainsi avec Stéphanie d’Oustrac un couple exemplaire.


Werther, Opéra national de Lorraine ; © C2Images pour Opéra national Lorraine

Il serait également bien injuste d’oublier Philippe-Nicolas Martin, entendu in loco en mars dernier dans Un Bal masqué où il était déjà un fort beau Christian que nous regrettions de ne pas entendre davantage. Quel plaisir donc de le retrouver ici plus en avant dans le rôle d’Albert ! Le baryton offre une ligne de chant claire et précise, un jeu à l'avenant, et donne au personnage toute sa consistance, loin d'être secondaire face au deux amants malheureux. Dans le rôle de Sophie, Dima Bawab semble quelque peu souffrir du stress lié à la Première mais se reprend vite dans la seconde partie où son timbre parfois enfantin convient à la jeune sœur de Charlotte et à son caractère guilleret – qu’elle sait nuancer entre l'innocence de la jeune fille et sa capacité à voir bien des choses qu’elle est en âge d’analyser…

Enfin, Marc Barrard est un bailli dont l’humanité et la douceur touchent, de même que la voix limpide et belle, rendant le personnage très attachant. Même constat pour Eric Vignau (Schmidt) et Erick Freulon (Johan) qui remplissent fort bien leurs rôles. Quant aux enfants du choeur d’enfants du Conservatoire Régional du Grand Nancy, ils étonnent par leur belle maîtrise du jeu, parvenant à former un groupe uni où pourtant chacun sait se distinguer.

L’Orchestre symphonique et lyrique de Nancy est pour sa part dirigé par Jean-Marie Zeitouni (que nous avions entendu dernièrement à Montpellier pour Carmen). Le chef parvient à faire ressortir tout le romantisme de la partition de Massenet, dressant un tableau à la douce mélancolie, ponctué de quelques moments joyeux mais surtout clôt magistralement sur la terrible scène de mort de Werther, tandis que le chant des enfants résonne pour Noël. Bien qu'à quelques très rares moments, la fosse ne suive pas jusqu’au bout les nuances et pianissimi des interprètes sur scène, difficile de ne pas saluer le travail et l'investissement conduisant à un résultat chaleureusement accueilli par le public, avec raison.


Werther, Opéra national de Lorraine ;
© C2Images pour Opéra national Lorraine


Werther, Opéra national de Lorraine ;
© C2Images pour Opéra national Lorraine

Quid alors de la mise en scène de Bruno Ravella ? Serait-elle le bémol de cette nouvelle production ? Eh bien non ! A la fois assez classique et réfléchie, elle permet d’appuyer la partition ainsi que les chanteurs sans jamais se mettre trop en avant – c'est une qualité aujourd’hui assez rare pour être relevée. Le metteur en scène respecte tout à fait le caractère romantique de l’œuvre, sans pour autant en rajouter, sans pour autant la surjouer tant la musique est déjà fortement imprégnée de romantisme. Les costumes signés Leslie Travers renvoient simplement à l’époque du drame mais sont suffisamment travaillés pour appuyer l’histoire : relativement simples et colorés au début, puis plus travaillés et noir et blanc pour Charlotte et Albert, marquant leurs sentiments mais aussi l’évolution sociale des personnages ; et toujours noir et blanc pour Werther, marquant sa mélancolie, sa vision des choses, et le fait que lui ne change pas. Les décors, signés de la même main, sont eux aussi intéressants et jouent sur la notion de perspective et d’issues / absence d’issues ou d'enfermement. Ainsi, la mise en perspective physique et visible sur scène fait écho à la mise en perspective psychologique des personnages. Quant à la nature, si importante pour Werther, elle est présente dans les tentures vieillies qui parsèment la pièce de la maison bourgeoise, mais c’est l’imagination et la vision du héros qui la fait naître en complétant ces images pour former une toile unique et un ciel bleu que le plafond laisse apparaître en se retirant. Ce même plafond sera parsemé d’étoiles et se penchera vers la scène, obéissant aux émotions internes du héros. La deuxième partie est exempt de ses représentations, avec un décor entièrement noir et blanc avant que le couloir blanc ne soit refermé par un mur noir et que l’on retrouve finalement Werther allongé sur le canapé sous le même plafond du début, mais ici sans murs. Ils ont disparu, remplacés par de la neige tombant, avant que n’apparaisse le dessin de l’un des arbres dont parle le mourant. La nature est donc ici très présente, mais fantasmée par le héros. À la mort de celui qu'elle aime, Charlotte s’avance vers la pénombre, une pénombre tant réelle que symbolique, représentant son désespoir. On se demande même si elle ne va pas sauter dans ce vide, et l’extinction des lumières (de Linus Fellbom qui sont par ailleurs superbes tout au long du spectacles et transforment parfois les espaces) laisse cette fin en suspens, telle une respiration dont on attend le souffle ultime, qui expire dans la pénombre et que l’on n’entend pas…

Une nouvelle production très réussie de l’Opéra national de Lorraine que l’on ne peut que féliciter pour avoir rassembler une telle distribution et qui, si elle ne clôt pas la saison, termine en beauté la série des nouvelles productions de cette saison. Une beauté mélancolique qui pourrait bien faire verser quelques larmes au public…

Werther à l’Opéra national de Lorraine jusqu’au 15 mai.

Elodie Martinez
(
A Nancy, le 6 mai)

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