Un Don Giovanni sans passion clôt la saison lyonnaise

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Pour clôturer sa saison, l’Opéra de Lyon a l’habitude de proposer une œuvre enlevée, voire accessible au plus grand nombre (on se souvient encore du truculent Viva la mamma ! mis en scène par Laurent Pelly l’an passé). Cette année, le choix s’est porté sur un classique mozartien qui pouvait laisser présager un moment léger : Don Giovanni, d’autant plus que la production est destinée à être diffusée gratuitement sur écran géant le 7 juillet prochain dans 14 communes d'Auvergne-Rhône-Alpes. Toutefois, confier la mise en scène à David Marton, que les lyonnais connaissent déjà pour son onirique Orfeo ed Euridice et sa Damnation de Faust « désolante » selon la chronique de notre collègue Emmanuel Andrieu, augurait déjà que l’on ne pouvait pas savoir à quoi s’attendre. Malheureusement, la saison ne se clôt pas ici sur une note très enthousiasmante…


Don Giovanni, Opéra de Lyon ; © Jean-Pierre Maurin

Les premiers instants laissent pourtant penser que l’on va assister à une vision intrigante de l’œuvre : dans le silence, nous découvrons un adolescent et une femme plus âgée – peut-être sa mère – dans la pénombre de l’imposant décor de Christian Friedländer dont les murs couleur béton créent une atmosphère sombre. Toutefois, la relation qui les unie s’affiche incestueuse, et l’on se demande si le jeune homme ne serait pas le jeune Don Giovanni. De là, sa relation aux femmes serait éclairée sous un nouveau jour. Malheureusement, cette idée plantée par le metteur en scène ne germe pas ensuite et fera partie de ces nombreuses idées jetées aux spectateurs dans un amalgame de visions qui manquent cruellement de liant et d’approfondissement. Selon les propos de David Marton recueillis dans le programme de salle, ce dernier ne veut pas raconter une histoire et, de son propre aveux, est « très irrationnel ». Ce qui l’intéresse ici est la « contradiction profonde » du héros : « son énergie extrême, sa vitesse folle, sa séduction provocante, en même temps qu’un vide désespéré, la contradiction entre les deux tonalités principales, ré majeur et ré mineur, claire et sombre, chiaro scuro ». L’idée se traduit sur scène par des changements de rythme qui perdent le spectateur, passant d’instants où les personnages sont comme figés à d’autres où ils s‘agitent. De plus, comme à son habitude, le metteur en scène n’hésite pas à tripatouiller l’œuvre pour la transformer et ajoute ici des extraits du roman Le monde dans le dos (Die Welt im Rücken) de Thomas Melle. Ces propos représentent les pensées de Don Giovanni et sont projetés sur les écrans de surtitrage… alors que les interprètes chantent, comme lors du récitatif entre Leporello et Don Giovanni ! Impossible de suivre ce qui se dit sur scène (sans aucune traduction) et ce qui se lit sur l’écran, alors sans aucun rapport avec ce qui se passe en-dessous. Quant à la scène entre Ottavio, Anna, Elvira et Giovanni, la proposition scénique rassemblant les personnages autour d’un repas dans une atmosphère bon enfant ne colle pas avec les propos tenus. Il en va de même à de multiples reprises, lorsque les rapports entre les personnages ne sont pas cohérents avec le texte, que ces derniers sont à visages découverts alors qu’ils sont sensés être masqués, qu’Elvira reste auprès de Giovanni quand le livret indique qu’elle est avec Leporello dans la scène où les deux compères échangent leurs vêtements, et la liste est encore longue.


Don Giovanni, Opéra de Lyon ; © Jean-Pierre Maurin

Don Giovanni, Opéra de Lyon ; © Jean-Pierre Maurin

Autre point notable : non seulement l’œuvre est malmenée, mais le personnage de Don Giovanni et son mythe le sont également puisqu’il apparaît léthargique sur son lit, parfois s’effondrant, ou au contraire surexcité, comme s’il était véritablement malade. Loin de refuser tout repentir et d’être emporté ou de suivre le commandeur dans la scène finale comme le veut le livret, il se suicide avec un rasoir apporté par le même adolescent qu’à l’ouverture et qui s’apparente alors au personnage du commandeur puisqu'il arrive par l'ouverture d'où semble sortir la voix (mais sa présence ponctuelle tout au long de la soirée reste un mystère). La scène finale et son quintette semblent, eux, bien avoir disparu dans les enfers avec le commandeur… Enfin, et bien qu’il y ait encore des choses à relever sur cette mise en scène, Leporello est pour David Marton « toujours le moteur de l’intrigue, il est un peu l’auteur de l’histoire ». Pourquoi pas ? Il n’hésite donc pas à le faire diriger la musique dans son coin avant côté cours, dans l’espèce de petit salon qui lui est dédié, mais aussi à le faire déclamer à la place de Don Giovanni (nous ne nous étonnons donc presque pas d’entendre Ottavio entonner les premières notes de « La ci darem la mano » lors de l’un des nombreux blancs de la production). Ici, le livret semble ne servir que de bande son pour le travail scénique, comme si les mots n’avaient aucun sens pour le metteur en scène (il n’hésite d’ailleurs pas à supprimer des récitatifs ou raccourcir des airs)… Malgré tout cela, il faut lui reconnaître une très bonne direction d’acteurs et un ou deux points amusants, comme les hommes travestis qui se mêlent aux femmes ou le strip-tease de Zerlina.

Dans ce chaos scénique, on s’imagine qu’il n’est pas aisé pour les interprètes de trouver leur place, entre livret et désir du metteur en scène. En ce soir de Première, Philippe Sly est annoncé souffrant, lui qui avait enchanté dans ce même rôle de Don Giovanni à Aix-en-Provence l’été dernier. Difficile donc de juger si c’est son jeu mollasson (souhaité par David Marton) ou bien si c’est sa santé qui est à l’origine de ses aigus un peu limités ou d’une certaine absence de nuances. Il serait toutefois injuste de prétendre qu’il ne parvient pas à présenter un Don Giovanni correct, surtout dans ces circonstances et face au Leporello rayonnant de Kyle Ketelsen. Ce dernier offre une belle projection et une ligne de chant assez éloquente. Le Don Ottavio de Julien Behr change des Ottavio souvent trop effacés mais soulève là aussi des interrogations quant à la mise en scène, comme lorsqu’il feuillette un magazine tandis qu’Anna raconte son viol. Vocalement, le personnage est servi et ne manque pas de dimension, contrairement au Masetto de Piotr Micinski, un peu terne, ce qui ne dessert pas le personnage, ici médecin. Quant au Commandeur invisible d’Attila Jun, il impressionne par sa profondeur et son ampleur, mais le jugement est peut-être faussé par la sonorisation dont elle fait potentiellement l’objet.


Don Giovanni ; © Jean-Pierre Maurin

Déception du côté de la Zerlina de Yuka Yanagihara dont la voix trop profonde manque de légèreté et du caractère pétillant que l’on espère du rôle. L’Elvira d’Antoinette Dennefeld laisse entendre une belle projection et dimension bien plus dramatique que les rôles plus comiques dans lesquels le public a pu l’entendre. La grande satisfaction féminine reste néanmoins la Donna Anna d’Eleonora Buratto, rôle qu’elle avait justement déjà tenu l’été dernier à Aix-en-Provence. La projection est ample, le timbre est riche et les aigus sont appréciables.

Enfin, à la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, Stefano Montanari dirige une partition qui semble souffrir de la mise-en-scène, passant de tempi très rapides à d’autre très lents, étirant les instants ou bien les faisant galoper à toute vitesse. Un autre point qui n’a pas dû aider les interprètes. Enfin, les Chœurs de l’Opéra se montrent toujours excellents dans leurs courtes interventions, jouant le jeu de David Marton.

Un Don Giovanni privé de sa trame narrative, sans logique, qui perd facilement le spectateur mais qui sera pourtant l’opéra retransmis en direct le 7 juillet prochain dans la politique d’ouverture de l’Opéra, une politique qui veut initialement montrer que l’art lyrique n’est pas élitiste et accessible à tous. Malgré les belles voix réunies ici, pas sûr que le message passe ni que cela parvienne à convaincre un nouveau public…

Elodie Martinez
(
Lyon, le 25 juin)

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