Un Don Giovanni théâtral à Aix-en-Provence

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Mozart est un habitué du festival d’Aix-en-Provence, et son Don Giovanni y a déjà été monté à diverses reprises, dont la production de 2010 qui ouvrait le festival par une mise en scène de Dmitri Tcherniakov et qui, à l’instar de son actuel Carmen, avait marqué les esprits et outré plus d’un. Malgré ses productions passées et la possibilité de voir jouer cette œuvre assez régulièrement (il sera par exemple donné à Lyon la saison prochaine dans une mise en scène de David Marton et avec à nouveau Philippe Sly dans le rôle-titre), son annonce au festival créé toujours une attente certaine.

Loin d’un scandale « à la Tcherniakov », Jean François Sivadier respecte le livret et le rend vraisemblable par son travail scénique et non par la réécriture du livret. Par exemple, lors du célèbre duo « La ci darem la mano », Don Giovanni et Zerlina offrent une sorte de parade de séduction, se rapprochant réellement sur les dernières notes seulement, ce rend ainsi vraie l’affirmation de la jeune paysanne lorsqu’elle dira qu’il ne s’est rien passé. L’apparition de la suivante de Donna Elvira auprès de sa maîtresse sert également le livret puisque Don Giovanni la voit à ce moment-là et commence à la convoiter. Elle sera par ailleurs le festin final du héros, un intéressant parallèle entre appétit culinaire et appétit sexuel.


Don Giovanni à Aix-en-Provence ; © Pascal Victor

Faire de Don Giovanni le « maître de la scène » à qui obéissent les lumières, les cintres, et même conscient de la fosse est également une idée intéressante, le rendant maître des éléments qui l’entourent et servant parfaitement l’assurance du personnage. Il faut dire que la direction d’acteurs se devine travaillée et forme la base la plus importante du travail scénique. En effet, le plateau proposé est relativement vide : une scène sur la scène, des coulisses apparentes dans les coulisses et un grand mur de fond dans lequel sera taillée la statue du commandeur, rien de plus (si ce n’est les trois petites tables disposées en fond de scène qui n’auront pas de grande utilité). Le monde est un théâtre, un théâtre que nous retrouvons dans le théâtre, acteurs et personnages se confondant, passant de vêtements modernes à ceux d’époque avant de revenir au moderne, habitant la scène avant que le spectacle ne commence, y compris à l’entracte. Un mouvement perpétuel habite ainsi la scène, permettant de l’habiller autrement que par la présence seule des multiples ampoules en verre soufflé prêtant un éclairage particulier à l’ensemble.

Car c’est effectivement là la pièce maîtresse de Jean François Sivadier : les interprètes. Don Giovanni, sous les traits de Philippe Sly, est un véritable séducteur on ne peut plus crédible, mais également un trublion, sorte d’adolescent qui ne serait jamais devenu totalement adulte, un Chérubin plus âgé que dans Les Noces de Figaro. Sa bonhommie le ferait presque basculer du côté de la naïveté plus que de la manipulation et le rend finalement sympathique aux yeux des spectateurs et des spectatrices qu’il charme, y compris durant l’entracte en leur offrant des fleurs. La mort du personnage laisse toutefois quelque peu sur sa fin : loin d’être la scène impressionnante à laquelle on s’attend, elle nous laisse voir un Don Giovanni toujours présent mais invisible pour les autres personnages, ne pouvant plus faire obéir les lumières mais gardant un ascendant sur les protagonistes puisqu’ils sont poussés à droite et à gauche en suivant le mouvement de ses bras. Le héros, quant à lui, devient une véritable pile électrique sur scène, se mouvant dans tous les sens avant de revenir sur le devant de la scène, comme au commencement, cette fois-ci en sous-vêtements.


Nahuel du Pierro (Leporello) et Philippe Sly (Don Giovanni) ; © Pascal Victor

Si Philippe Sly donne à voir un excellent Don Giovanni, il le donne également à entendre. La voix est chaude, charmante, grave, bien entendu, mais atteignant des aigus aux airs veloutés, à la fois énergique et douce. La projection est excellente et les intentions sont là, nuancées et assumées. A ses côtés, Nahuel di Pierro complète le duo en Leporello malicieux, comparse lié à son maître malgré ses réticences. La complicité entre les personnages est présente mais également l’agacement du valet qui, pourtant, reste aux côtés de Don Giovanni. Une complicité qui se retrouve dans l’interprétation vocale, les deux voix étant bien distinctes l’une de l’autre tout en étant liées. La basse David Leigh, annoncé souffrant ce lundi, offre un Commandeur pourtant excellent : la voix profonde est admirablement projetée, semblant sortir des limbes tel que le personnage. Derniers interprètes masculins, Krzysztof Baczyk est un Masetto jaloux à souhait laissant entendre une basse plus légère en adéquation avec son personnage de paysan tandis que Pavol Breslik campe un Ottavio au maximum de l’envergure possible pour ce personnage quelque peu privé d’héroïsme par Da Ponte et Mozart.

Les femmes ne sont pas en reste dans cette distribution de haute volée. Eleonora Buratto est une Donna Anna passionnée, montrant les multiples facettes du personnage poursuivant Don Giovanni, le détestant mais l’aimant aussi, arguant chaque femme qu’elle rencontre de prendre garde à ses mensonges mais finissant par succomber à sa supercherie commune avec Leporello. Isabel Leonard convainc parfaitement en Donna Elvira, émouvante de vérité. Enfin, la Zerlina de Julie Fuchs est formidable d’espièglerie mais sans excès, se montrant une femme forte, presque moderne, réussissant à merveille ses airs, dont le sensuel « La ci darem la mano » déjà évoqué.

Quant à Jérémie Rhorer, il est à la tête du Cercle de l'Harmonie et sert parfaitement les interprètes sur scène, dosant savamment les tempi, accompagnant voix et partition avec naturel et légèreté, maintenant une excellente cohésion entre scène et fosse.

Une belle réussite actuellement en replay sur Culturebox et qui sera reprise à Nancy du 29 septembre au 10 octobre dans une distribution retravaillée à l’exception de Nahuel di Pierro et David Leigh.

Elodie Martinez

Don Giovanni à Aix-en-Provence du 6 au 21 juillet.

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