Sabine Devieilhe et Alexandre Tharaud à Lyon, pour des retrouvailles mélodiques ensorcelantes

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Hier dimanche, alors que le Coq d’or venait tout juste de pousser son dernier cri, l’Opéra de Lyon proposait à son public un récital en compagnie de Sabine Devieilhe et du pianiste Alexandre Tharaud. Les deux compères ayant travaillé sur un disque de mélodie française, Chanson d’amour (paru chez Erato le 11 septembre dernier), qui avait donné lieu à un précédent concert à Paris le 28 septembre dernier, nous les retrouvions donc autour de ce programme, voguant entre Debussy, Poulenc, Fauré et Ravel…

Le public lyonnais – malheureusement réduit en raison des restrictions sanitaires – n’a pas boudé son plaisir de retrouver celle qu’il avait pu découvrir en sublime Reine de la Nuit en 2013, ou encore en superbe Sœur Constance la même année. Il livre naturellement des applaudissements enthousiastes à l’apparition des deux artistes sur scène, apparemment heureux de ces retrouvailles, bien que peut-être un peu stressés aussi. Il faut dire qu'on attendait ce moment depuis longtemps, d’un côté comme de l’autre : sur scène, la joie comme la fébrilité étaient peut-être au rendez-vous, et dans la salle, le public se fait timide dans ses applaudissements durant le concert, malgré son envie. Les airs s’enchaînent, mais personne n’ose faire le premier bruit, le premier pas. Après une si longue absence, les codes sont un peu rouillés. Ne doutons pas qu’à la rentrée, l'émoi des retrouvailles laissera place à nouveau aux applaudissements, parfois épars, parfois mal placés, parfois agaçants au milieu d’un air... mais qui restent une démonstration d'enthousiasme.

Côté scène, nous entrons tout de suite dans le vif du sujet avec Nuit d’étoiles de Debussy qui laisse derechef apprécier la grande maîtrise du souffle de Sabine Devieilhe, avant que ne suivent plusieurs chansons de Poulenc qui laissent entendre la patte reconnaissable du compositeur grâce notamment au talent d’Alexandre Tharaud. Chanson bretonne est suivie par Cimetière, qui laisse apprécier un beau moment de cet après-midi lyrique, de même que La petite servante. La belle alchimie entre les deux artistes se ressent et ressort naturellement dans des mouvements et des élans communs. L’implication est entière, comme lorsque le pianiste lance les notes du bout de ses doigts sur ses touches, ou bien dans ce geste vif et dynamique qui accompagne le chant ici. Mais arrive alors La Reine de Cœur, superbe, magnifiquement servie par la soprano : du haut de sa voix entre étoiles et lune, elle embarque le public qui ne demande qu’à suivre, même si c’est « Vers d'étranges demeures / Où il n'est plus de portes / De salles ni de tours ». La cantatrice prend alors la parole pour s’adresser au public, rappeler qu’il n’y a pas de caméra ni de captation, mais « juste vous et nous ». Elle présente brièvement ce programme qui parle finalement de la vie, entre amour, joie, tristesse, ou pouvoir... et indique qu’il leur tenait à cœur de jouer Fauré aujourd’hui. C’est donc par ce compositeur que se poursuit le concert, avec Après un rêve, accompagné avec un piano qui – de même que depuis le début du concert – vit et vibre la partition. Ici, la voix de Sabine Devieilhe semble s’étendre et déployer pleinement ses ailes, tel un papillon céleste.

Après Notre amour, la Chanson française de Ravel laisse poindre la malice tandis que la soprano se confie, avant de nous raconter dans une atmosphère différente dans Au bord de l’eau de Fauré, et nous laisse « sentir l’amour devant tout ce qui passe », telles les mains du pianiste passant sur le piano. L’après-midi se poursuit : Sur l’herbe, Manteau de fleurs (Ravel), et le public n’ose pas applaudir, même s’il est près à sauter sur la moindre occasion pour se manifester. Il écoute, enveloppé du manteau que forment la voix et le piano, poursuivant cette promenade mélodique avec Apparition (Debussy) où il laisse enfin aller son plaisir : à peine entend-on ce qui pourrait s’apparenter à un début d’applaudissement que toute la salle suit et laisse éclater sa joie !

Dans la dernière partie du programme, Les Berceaux, dont on ne se lasse pas, laisse entendre dans quelques notes un léger filet de voix clair, d’une solidité fragile ; puis viennent les Cinq mélodies populaires grecques de Ravel et les Ariettes oubliées de Debussy. Pour la Chanson des cueilleuses de lentisques, Sabine Devieilhe débute dos au public, face aux cordes du piano, dans une atmosphère lente. Par contraste, la Chanson de la mariée se fait plus pétillante, laissant se succéder les tons, les émotions et les atmosphères, de même que dans le cycle de Debussy qui clôt la soirée, entre la monotonie d’Il pleure dans mon cœur, la caresse langoureuse de C’est l’extase, la course plus joyeuse des Paysages belges : Chevaux de bois, ou encore le Spleen final de ces roses toutes rouges qui termine avec la légèreté d'une caresse vocale et son envolée cristalline.

Les applaudissements s’envolent eux aussi, avant qu’Alexandre Tharaud ne prenne la parole pour introduire le premier bis, qui est l’air du Feu dans L’Enfant et les Sortilèges. Suit Youkali, ce « pays des beaux amours partagés » qui emporte le public dans cette parenthèse universelle de musique plus que lyrique et cet élan libérateur transmis par les deux artistes. Le public se lève alors, poussant le duo à revenir pour un tout dernier bis. « Vraiment, un dernier » glisse d’ailleurs en souriant Sabine Devieilhe. Et quel dernier ! « Viens, Hymen », de Rameau, que l’on avait pu découvrir dans le tout premier disque de la soprano, interprété ici avec quelques années d’expérience en plus pour une écoute différente, mais avec toujours autant de plaisir.

Au final, on aurait prolongé avec délice cet après-midi tout en crescendo d’une heure ou plus en si charmante et talentueuse compagnie. Les « mercis » ont volé de part et d'autre de la scène, montrant tout le bonheur de ces retrouvailles trop longtemps attendues entre le public et l’art lyrique « en vrai », mais aussi entre Lyon et Sabine Devieilhe.

Elodie Martinez

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