Le Retour d’Ulysse à Lyon par Kentridge

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Troisième et dernier opéra donné dans le cadre du festival de l’Opéra de Lyon « Vies et Destins » après L’Enchanteresse et Didon et Enée, Remembered, Le Retour d’Ulysse de Monteverdi arrive à Lyon après Vichy (où il a été donné les 23 et 24 mars), dans une salle partenaire quelque peu inhabituelle puisqu'il s'agit non pas du TNP (le Théâtre National Populaire) où l’opéra avait déjà l’habitude de se déplacer, mais de la Maison de la Danse dans le 8ème arrondissement. Cette production créée en 1998 par William Kentridge avec la Handspring Puppet Company à Bruxelles a déjà été reprise notamment à Paris (au Quaternaire) en 2016, et elle arrivera également à Versailles les 18 et 19 avril prochains.


Le Retour d’Ulysse, Opéra de Lyon ; © Jean-Pierre Maurin

Ici, Il Ritorno d’Ulisse in patria est réduit pour une durée d’environ 1h40 dans un décor unique qui rappelle à la fois le théâtre élisabéthain ou shakespearien, mais aussi les amphithéâtres où se pratiquaient les cours d’anatomie. Ce deuxième écho se fait également grâce aux projections anatomiques et médicales mêlées aux dessins du metteur en scène projetés en fond de scène. Inspirée par le prologue de l’œuvre, la lecture de William Kentridge se base sur la vulnérabilité de l’homme, cette machine à la fois délicate, fragile, complexe et solide. Au centre de ce théâtre / amphithéâtre – dont les places sont occupées par les musiciens du Ricercar Consort, sorte de spectateurs – se trouve Ulysse, allongé sur un lit d’hôpital. Du moins, nous parlons ici de marionnettes puisqu’elles sont au coeur de ce projet, doublées par les jeunes interprètes du Studio de l’Opéra de Lyon qui participent en partie à leur manipulation. La vie que les marionnettistes insufflent à ces êtres de bois est à la fois magique et poétique, réussissant à humaniser les objets pour parvenir à nous faire oublier qu’aucune âme ne les habitent en-dehors de la scène. Nous voyons donc Ulysse respirer dans un sommeil plus ou moins agité tandis que chantent autour de lui la Fragilité humaine, le Temps, la Fortune et l’Amour. Ce corps endormi restera sur son lit, en fond de scène, tandis qu’une seconde marionnette d’Ulysse, identique à la première, vivra ce voyage du retour à Ithaque, prenant des allures de voyage intérieur ou de rêve, tandis que Pénélope est à son chevet. Les épisodes des prétendants permettent un certain amusement, sans jamais être grotesques, et si la fin montre bel et bien la retrouvaille du couple, nous voyons également la première marionnette d’Ulysse revenir au centre de la scène pour respirer de plus en plus faiblement, puis plus du tout avant d’être recouverte de son drap, revenant à l’image d’ouverture. La vie l’a quitté, mais tout n’est que recommencement.


Les prétendants ; © Jean-Pierre Maurin

Outre cette poésie de légèreté animant de nombreuses marionnettes, cette vie que crée la Handspring Puppet Company (qui mêle parfois leur gestuelle à celle de la danse), il est bien sûr un autre souffle sur scène, et même plusieurs : ceux des chanteurs. Tous sont issus du Studio de l’Opéra de Lyon et, bien que la soirée soit globalement très réussie, on ressent dans l’ensemble cette jeunesse et le « côté Studio » de la production. Certes, la salle n’est pas à l’origine prévue pour des soirées lyriques, mais sa taille et son architecture globale ne semblent toutefois pas être un véritable obstacle pour les voix. Les chanteurs manquent encore parfois d'un peu de projection, comme par exemple pour Stephen Mills (Jupiter / Eumée). La différence de projection entre d’une part Matthew Buswell (Le Temps / Neptune / Antinoos) et Alexandre Pradier (déjà entendus dans Le Cercle de Craie en 2018, et tenant ici de façon assez logique les rôles de la Fragilité Humaine et d’Ulysse), et d’autre part Beth Taylor (La Fortune / Mélantho / Amphinomos) et Henrike Henoch (Amour / Minerve) est parfois plus marquée qu’elle ne l’est habituellement entre les voix d’hommes et de femmes, ou graves et aigues. Nous avions d’ailleurs déjà entendu ces deux chanteuses dans La Belle au Bois dormant en février 2018, et nos impressions d’alors sont confirmées, notamment pour Beth Taylor qui se démarque ici et remporte un certain succès lors des applaudissements. Une belle voix et une belle interprète en devenir qui semble déjà avoir évolué depuis l’an passé, faisant d’elle une mezzo-soprano aux couleurs de contralto des plus chaleureuses et à l’implication scénique déjà très appréciable. Pénélope est quant à elle interprétée par Beth Moxon qui vient à bout de la partition sans accroc, tandis que Télémaque et Pisandre sont interprétés par Emanuel Heitz, à l’aise dans ces deux rôles. Répétons-le cependant : l’ensemble des interprètes offre une belle soirée et l’on salue par ailleurs la diction générale et l’implication sur scène, parvenant à exister malgré les marionnettes sans jamais se faire oublier tout en restant dans leurs voix. L’équilibre n’est pourtant pas toujours simple, et tous surmontent l'obstacle.

Enfin, les musiciens du Ricercar Consort rendent hommage à cette musique de Monteverdi sur leurs instruments anciens et sous la direction de Philippe Pierlot (également à la viole de gambe). Ils accompagnent avec équilibre et précision le spectacle visuel qui nous est offert, ne forçant jamais les notes, les laissant s’imbriquer les unes aux autres et leur donnant à elles aussi vie.

Une très belle production qui devrait plaire à toute la famille.

Elodie Martinez

Le Retour d'Ulysse, à l'Opéra de Lyon jusqu'au 3 avril.

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