A Lyon, une Belle au bois dormant qui n’a rien de soporifique

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Tout le monde connaît le conte de la Belle au bois dormant dont l’origine la plus fameuse reste sans doute le texte de Perrault (aux côtés de celui des frères Grimm), avant qu'il ne soit popularisé par la version de Walt Disney en 1959. L’opéra de Respighi date pour sa part de 1922 et son livret (signé Gianni Bistolfi) s’inspire principalement de Perrault. Toutefois, le dénouement en est très légèrement modifié : débutée semble-t-il en 1920, l’histoire se poursuit 20 ans plus tard, lorsque la princesse se pique, et se clôt en 1940, rallongeant ainsi le sommeil de la belle de presque 20 ans après la date de la création de l’œuvre. Cette dernière était originellement conçue pour un spectacle de marionnettes (accompagné par un orchestre et des chanteurs), puis fut remaniée en 1933 pour être montée au Teatro di Torino l’année suivante avant qu’une version posthume, révisée par Gian Luca Tocchi et par la veuve du compositeur, Elsa Respighi, ne soit montée à son tour au Teatro Rossini de Turin en 1967. C’est toutefois la toute première version qui a été choisie pour cette nouvelle production donnée au Théâtre de la Croix-Rousse avec qui l’Opéra de Lyon l’a réalisée.


La Belle au bois dormant ; © Blandine Soulage

La Belle au bois dormant ; © Blandine Soulage

Pour mettre en scène ce spectacle destiné à toute la famille, c’est à Barbora Horáková que l’Opéra a fait appel. Un nom déjà croisé notamment à l'occasion de sa collaboration avec David Bösch sur Les Stigmatisée en 2015. C’est ici à un tout autre registre que s’exerce la metteuse en scène originaire de Prague, non sans une belle réussite. En effet, de même que pour Borg et Théa la saison dernière, l’ingéniosité est de rigueur ici pour compenser la modestie des moyens : feuilles mortes, cartons et sacs poubelles se transforment en oiseaux ; blocs de papiers et plastiques deviennent des rochers qui, grâce à un éclairage interne, gagnent en magie... La première partie se situe ainsi dans un univers ayant un petit quelque chose de sauvage et d’apocalyptique. Toutefois, la découverte de la troupe d’enfants sur l’imposant "décor dans les ordures et les déchets" (selon la note d'intention) rappelle pour sa part les enfants perdus de Peter Pan, multipliant les références enfantines et poétiques de la soirée. Une jeune fille apparaît avant même que le rideau ne se lève tout à fait : elle sera l’héroïne, rappelant le procédé employé dans La Cenerentola donnée récemment. De même que dans cette autre mise en scène, la lectrice dont la réalité est pauvre et triste se plonge ici dans la lecture d’un conte dans lequel elle se projette, en compagnie de son ami imaginaire. Telle notre imagination, les lumières de Michael Bauer transforment la réalité des décors d’Eva-Maria Van Acker, du semblant de décharge en royaume merveilleux. La troisième partie, celle qui se passe normalement dans les années 1940, « futuristes » pour le compositeur et le public de l’époque, nous fait quitter l'atmosphère poétique créée jusque-là pour le royaume enchanté de la plus célèbre souris du monde, faisant des personnages des touristes exhibant ballons et oreilles rondes que l’on voit dans le fameux parc d’attraction. Le prince se change progressivement pour arborer un costume qui pourrait être tout droit sorti du dessin animé, de même que le sera la robe de la princesse à son réveil. Quant à celui de la fée bleu, il est en tout point identique à celui du personnage de Disney, et l’on ne peut que s’amuser de voir que le château de la Belle au bois dormant de l’opéra fait tout naturellement écho à celui du parc d’attraction. L’humour ne manque donc pas, y compris lorsque le prince charmant tente de couper les lanières jaunes et noires qui parcourent la scène (comme si elle était en chantier) avec son épée et la laisse finalement tomber pour une paire de ciseau bien plus efficace. Enfin, le fox-trot final s’apparente ici à ce qui pourrait être une parade du parc.


Nikoleta Kapetanidou (la Princesse) et Grégoire Mour (le Prince) ;
© Blandine Soulage

Sur scène, cette production est l’occasion de mettre en avant le Studio de l’Opéra de Lyon ainsi que sa Maîtrise. Cette dernière se montre exemplaire, y compris dans les jeux d’acteurs, et le premier laisse entendre de belles voix, comme celle de la princesse, Nikoleta Kapetanidou, de belle ampleur et déjà bien posée. Beth Taylor, tour à tour coucou, chat et reine, est déjà une contralto à la voix charmante, profonde, ronde et aux reflets d’ambre qui devrait être à surveiller. Les talents d’actrice d’Ana Victoria Pitts sont remarquables, se métamorphosant de vieille femme en duchesse, tandis que la voix est plutôt agréable. Dernière voix féminine, la soprano Henrike Henoch (La fée bleue, le rossignol et le fuseau) arbore un sourire digne d'un personnage de film d'animation mais certains de ses aigus restent trop tendus. Il faut dire qu’elle fut interrompue dans l’un de ses airs par le malaise de l’un des musiciens, justement alors qu’elle se préparait à endormir tout le royaume. On nous a assuré que, malgré la caractère spectaculaire de cette interruption et le fait qu’il ne revienne pas après l’entracte imprévu, le musicien allait bien.
Du côté des hommes, le Prince et le bouffon de Grégoire Mour se détachent tout particulièrement, contrairement à ce que nous avions entendu lors de sa prestation dans Attila. Il faut croire que la taille plus intimiste de la salle lui permet de montrer davantage son potentiel. Enfin, le baryton Jan Zadlo est à la fois Roi, bûcheron et ambassadeur, mais il faut admettre que la limite entre ces deux derniers rôles n’est pas toujours très nette, tandis qu’Angelo Rinna fait lui aussi montre de très bons talents de comédiens.

A la tête des 18 musiciens de l’Opéra de Lyon, Philippe Forget mène avec brio cette partition injustement oubliée qui mélange les styles, laissant entendre quelques citations musicales en hommage à Puccini, Massenet, Debussy, et bien d’autres.

Une Belle au bois dormant qui devrait régaler toute la famille, les néophytes aussi bien que les connaisseurs (qui pourront ainsi s’amuser à reconnaître les hommages musicaux disséminés tout au long de la partition). Pour petits et grands enfants !

Elodie Martinez

La Belle au bois dormant, au Théâtre de la Croix-Rousse jusqu'au 14 février 2018.

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