Chronique d'album : Passion Jaroussky, coffret anniversaire de Philippe Jaroussky

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Bien des artistes ont célébré la vingtaine, ces beaux vingt printemps qui inspirent les poètes et paroliers. Si, dans une vie, la vingtaine évoque la jeunesse et la légèreté, dans une carrière, vingt ans marquent une belle longévité. Le temps passe vite et voilà que Philippe Jaroussky souffle ses vingt bougies dans le monde lyrique. Et vingt ans de carrière, cela se fête ! En attendant de découvrir sa statue au musée Grévin le 13 novembre prochain, il nous convie tous à cet anniversaire avec la sortie vendredi dernier d’un coffret de trois disques chez Erato, Passion Jaroussky, regroupant non seulement nombre d'airs ayant marqué sa carrière, mais aussi quelques inédits, dont deux titres en avant-première de son prochain album à paraître en janvier 2020…

Le premier disque réunit pas moins de seize airs italiens, signés Vivaldi, Cavalli, Porpora, Steffani, ou encore Pergolèse… ainsi que par le Tchèque Josef Mysliveček ! Ainsi, après le sublime « Sileant Zephuyril » plébiscité par le public et « Che città », on découvre le premier inédit, toujours en italien : « Mentre Dormi », extrait de l’opéra Olimpiade, sur un livret de Metastasio. Une berceuse de toute beauté dans laquelle on se love et se laisse aller, porté non seulement par la partition et le chant, mais aussi par la voix de Philippe Jaroussky dont la technique impeccable est une douce couverture qui réchauffe chacune des notes de ce registre italien des XVIIe-XVIIIe siècles. Dans ce même premier disque, nous retrouvons pour notre plus grand plaisir « Vedro con moi diletto » enregistré avec l’ensemble Matheus et Jean-Christophe Spinosi ainsi que « Ombra mai fu », cette fois avec l'ensemble Artaserse. Ces deux airs sont les seuls que l’on retrouve communément dans ce coffret et dans celui de La Voix des rêves, la première anthologie du chanteur, sortie il y a sept ans, mais dont on ne se lasse pas.

Le deuxième disque s’ouvre derechef sur un inédit : « Flow my tears » de John Dowland, compositeur que l’artiste n’avait jusque-là jamais enregistré. Il est ici accompagné par le guitariste Thibaut Garcia que l’on retrouve également en clôture de ce second chapitre avec un autre titre inédit, Les Feuilles mortes de Prévert et Kosma, une chanson qu’il avait par ailleurs chantée lors d’un concert du 14 juillet au pied de la Tour Eiffel. Il faut bien avouer qu’encore une fois, la magie opère et nous sommes emportés avec les feuilles par le souffle doux du chant du contre-ténor, à la prononciation impeccable, porté avec délicatesse par la guitare du musicien.

Toutefois, caché au milieu de Purcell, Haendel, Bach, Monteverdi, Gluck, Chabrier ou même Léo Ferré et son Colloque sentimentale, se trouvent les deux fameux lieder de Schubert livrés en avant-première : « Du Bist die Ruh » et « Ständchen », accompagnés au piano par Jérôme Ducros, ami de longue date de Philippe Jaroussky puisque cela fait maintenant dix ans qu’il est à ses côtés. La clarté cristalline de la voix est un reflet idéal pour ces deux airs, et plus particulièrement le premier, tandis que le second est l'ultime lied-sérénade amoureuse lyrique, et parmi les plus célèbres œuvres du compositeur. Ici, il déclare ses sentiments passionnés et mélancoliques à celle qu’il aime, tout en sentant que sa mort n’est pas si loin (le recueil de ses quatorze derniers lieder dont il fait parti sera publié à titre posthume). Tout cela, le contre-ténor le transmet de tout son talent à travers l’enregistrement avant que le ton et le rythme ne changent pour laisser place à « Qui je suis, qui je suis » de Fisch-Ton-Kan (Chabrier). Nous retrouvons également dans ce disque « Che faro senza Euridice » extrait d’Orfeo ed Euridice que nous avions chroniqué à sa sortie en 2018, ainsi qu’un premier duo, extrêmement bref, avec Emőke Baráth, extrait de L’Orfeo, « Rosa del Ciel ».

Les duos seront le sujet du troisième et dernier disque de ce coffret, seul à avoir un titre : « Philippe & Friends ». Ainsi que le rappelle le contre-ténor dans le livret, « l’amitié en musique est pour (lui) une dimension très importante ». Et il est vrai que certains de ces duos ont marqué les mémoires, comme ceux avec la soprano Emőke Baráth – avec qui nous l’avions entendu à Menton – et qui est à nouveau présente, non seulement pour L’Orfeo (« Cara e amabile catena ») mais aussi pour Eritrea de Cavalli (« O luci belle »). Difficile également de ne pas penser à Marie-Nicole Lemieux, avec qui il a déjà interprété de nombreux duos, dans lesquels leur complicité est des plus évidentes et où l’amusement est souvent au rendez-vous. C’est toutefois un air sérieux, « O intemerata » d’Alessandro Grandi, qui les réunit ici – et non « Son nata a lagrimar » qu'ils ont déjà chanté ensemble, mais enregistré ici avec Anne Sofie von Otter.
Et comment imaginer un albmum consacré à ses duos sans Cecilia Bartoli ? C’est avec leur air « Placidetti Zeffiretti » que s’ouvre  le disque, rappelant la grande complicité et l’amitié qui lient les deux artistes (nous les avons entendus ensemble à Lyon en 2017). L’entrée en matière est délectable et se savoure de la première à la dernière seconde. Nous retrouvons également Max Emmanuel Cencic avec qui Philippe Jaroussky avait également enregistré un disque, Duetti, sous la direction de William Christie et dont est extrait ce « Veggio Fille/Parlo a Clori » de Benedetto Giacomo Marcello. Les deux voix de contre-ténor se marient là aussi à merveille, faisant écho l’une à l’autre dans une harmonie de couleurs et de nuances portée par Les Arts Florissants. Difficile également d’oublier Nathalie Stutzmann, présente ici avec « Rêvons, c’est l’heure » de Massenet. Et d’autres grands artistes s'y ajoutent, comme Karina Gauvin, Toby Spencer, Nuria Rial, Sophie Karthäuser, Julia Lezhneva et Amanda Forsythe.

Les dernières pistes s’étendent au-delà de la voix et du chant lyrique puisque Philippe Jaroussky compte parmi ses amis non seulement des chanteurs, mais aussi des musiciens de renom, tels que Gautier Capuçon qui l’accompagne dans Elégie de son violoncelle mélancolique, ou bien Renaud Capuçon avec qui il interprète Violons dans le soir, ou encore Emmanuel Pahud et le Quatuor Ebène. Pour chacun de ces morceaux, l’instrument et la voix se répondent dans un langage musical commun et universel, et l’on entend bien des mots sortir des instruments, et des notes sortir de la bouche du chanteur. Finalement, ce sont deux titres inédits qui mettent un point final – ou bien de suspension – à cette nouvelle anthologie. Elle fait aussi une place à la musique plus contemporaine. D’abord pour un duo live Radio France avec -M- (Matthieu Chedid) sur sa chanson Cet air. Inattendu et plaisant, que l’on aime ou non l’univers de l’artiste, ce moment est une douceur atemporelle qui précède Oh my love de John Lennon enregistrée avec Rosemary Standley.

Au final, cette anthologie est un fabuleux voyage, non seulement dans la carrière de Philippe Jaroussky, comme un très bel album photo musical, mais aussi une manière de rencontrer le chanteur à travers ces interprétations et ses amis. C'est également un fabuleux voyage dans le temps, du baroque à nos jours. Agrémenté d’un livret renfermant quelques mots du principal intéressé, d’autres d’Alain Lanceron (Président de Warner Classics & Erato), quelques photos, les titres interprétés par disque et les photos des différents anciens enregistrements jalonnant les vingt ans de carrière du contre-ténor français, ce coffret devrait ravir non seulement les fans, mais tout mélomane qui devrait trouver son bonheur parmi ces 53 airs sélectionnés par l’artiste.

Elodie Martinez

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