Opéra de Baugé : Rigoletto aux champs

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Depuis quinze ans, l’Opéra de Baugé, fondé par un couple d’anglais passionnés, John Grimmett, financier international et violoniste, et sa femme Bernadette, médecin et metteur en scène de théâtre, a acquis une vraie réputation. Et cette réputation a aujourd’hui largement dépassé cette commune d’Anjou dont il est un des fleurons culturels. D’un peu partout en France, et d’Outre-Manche (of course !), on vient et on revient dans ce Glyndebourne angevin, où les représentations commencent à 18h afin de pouvoir intercaler à l’entracte un « pique-nique » chic dans le parc des Capucins, la jolie propriété des Grimmett. Mais la réputation de l’Opéra de Baugé s’est aussi répandue dans le milieu des jeunes chanteurs de tous pays qui savent pouvoir y faire leurs débuts dans des conditions tout à fait satisfaisantes et devant un public d’année en année plus averti. Cette saison, trois opéras sont à l’affiche en alternance jusqu’au 5 août, Idoménée de Mozart, Orphée aux Enfers d’Offenbach et Rigoletto de Verdi.

La première de ce Rigolettole 29 juillet, a été un triomphe, tout à fait mérité par les ingrédients habituels qui font le charme et l’originalité de ce festival lyrique de Baugé. D’abord, quand tant de lyricomanes déplorent souvent les excès de mises en scène inutilement compliquées, on sait qu’on peut voir à Baugé des spectacles qui, véritablement, racontent l’histoire. C’est reposant et c’est nécessaire. L’infatigable Bernadette Grimmett, à la fois directrice artistique, metteur en scène et accessoirement couturière de dernière minute si nécessaire, offre un Rigoletto tout à fait clair, lisible, classique, mais pas pour autant primaire – en témoigne le traitement de certains personnages, de Giovanna, la duègne de Gilda, dont on comprend en une scène son rapport à l’argent et sa corruptibilité, à Maddalena, la sœur du tueur Sparafucile, dont l’étonnante présence en scène permet à Bernadette Grimmet de donner à son personnage une dimension rarement mise en valeur, celle d’une jeune femme qui veut pouvoir aimer le Duc, avec la même intensité que Gilda dont elle se débarrasse inconsciemment...

Aigul Akhmetshina

Il faut dire que ces rôles secondaires sont tenus par deux chanteuses remarquables, l’Estonienne Monika-Evelin Liiv en Giovanna, et surtout l’époustouflante Aigul Akhmetshina, une mezzo au timbre profond, ambré, riche en harmoniques qui, à 22 ans, et avec le tempérament qu’elle révèle, va assurément compter dans le paysage lyrique international de ces prochaines années.

On touche là à l’une des forces de l’Opéra de Baugé, cette capacité à recruter des voix jeunes mais déjà engagées dans la carrière et qui peuvent ici incarner des premiers rôles qui vont constituer des jalons pour eux. Ainsi du baryton anglais Grant Doyle : il a exactement la voix de Rigoletto, timbre corsé et bien projeté, netteté des attaques, richesse et souplesse des phrasés (superbe « Pari siamo » au premier acte), intensité expressive à la tension qui jamais ne retombe (« Cortiggiani » au deuxième acte), soutien parfait qui lui permet de tenir la scène finale avec une force bouleversante. Mais sa Gilda, la soprano néo-zélandaise Carleen Ebbs, déjà remarquée à Baugé l’an dernier en Lucia di Lammermoor, affirme son talent dans une belle interprétation point trop éthérée, grâce à une voix très lyrique, parfaitement conduite dans le développement d’un « Caro nome » finement délié mais sachant aussi se projeter dans les ensembles, du duo du II, « Si vendetta », au célèbre quatuor du III. Et ces deux artistes principaux savent jouer avec un naturel qui rend les scènes très crédibles et fortes. Un seul bémol dans cette distribution (où l’on saluera aussi les excellentes clés de fa de Stephen Kennedy en Monterone ou Denis Sedov en Sparafucile impressionnant), le ténor londonien Charne Rochford : la voix n’est en fait pas du tout celle, légère, souple, melliflue du Duc de Mantoue ! Verdi, en 1851, fait ses adieux au bel canto romantique avec les rôles de Gilda et du Duc – et ouvre la voie à un expressionnisme dramatique nouveau dont le personnage et la voix de Rigoletto constituent le premier prototype. Mais Charne Rochford est un ténor spinto bien plus fait pour Puccini ou les véristes que pour ce rôle dans lequel il est amené à ouvrir démesurément les sons, à pousser et à donner à sa voix des couleurs peu attrayantes. C’est la seule réserve d’un spectacle réjouissant à voir et à entendre, porté de surcroit par la baguette du chef britannique Philip Hesketh, très attentif à la cohésion de son orchestre, sachant mettre en valeur les bois aux belles couleurs (le cor anglais !), les cuivres, les cordes, un peu légères en nombre mais très engagées, et l’excellent timbalier ! Si vous êtes en Anjou, courez-y : le plaisir d’une œuvre si bien servie, la chance de découvrir quelques jeunes talents prometteurs, et l’agréable convivialité des lieux valent le détour !

Et si vous ratez le Festival de cette année, prévoyez de venir à Baugé en 2019 : trois opéras y seront à l’affiche, La Flûte enchantée de Mozart, Le Trouvère de Verdi et, rareté à ne pas manquer, Alfonso et Estrella, un opéra de Franz Schubert à peu près inconnu du public français : ça vaut le voyage !

Alain Duault

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