L’événement du festival d’Aix : le sublime du Requiem

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Mozart est chez lui à Aix-en-Provence : le Festival a même été créé voici 70 ans pour l’y accueillir, l’y révéler, l’y célébrer. Mais si l’on avait vu et entendu de très nombreux opéras de l’Amadeus, on n’y avait jamais donné, en version scénique, son Requiem, ce bouleversant opéra de la mort écrit à 35 ans par un jeune homme qui allait mourir, qui était en train de mourir. Pierre Audi, le nouveau directeur du Festival, a choisi d’ouvrir sa première saison avec le pari de projeter ce Requiem dans l’univers d’une méditation ardente, portée par l’entrelacs d’une musique projetée vers le ciel avec une tension rare et une dramaturgie visuelle portée à son acmé avec l’évidence de la nudité.


Reqiuem de Mozart, Festival d'Aix-en-Provence 2019

Cette cérémonie, d’une puissance unique, se caractérise avant tout, au-delà du texte du Requiem et des pages qui s’y nouent, par une force symbolique inscrite dans l’obsession de la finitude – ce thème qui revient de manière lancinante dans la plupart des productions de Roméo Castellucci. C’est en quelque sorte, sur scène, l’équivalent des vanités dans les arts plastiques. Tout est vanité – et tout finit, tout va finir, tout est en train de finir. A cet égard, l’obsédante litanie des disparitions (des animaux, des langues, des villes, des architectures, des œuvres d’art…), projetée sur le mur du fond de scène, et qui s’achève sur une poétique litanie des extinctions dans laquelle nous sommes pris (extinction de la lumière, de la poussière, de l’eau, des poissons des océans, du feu, de l’obscurité, de l’amitié, de l’amour…, de tout ce qui constitue la matière de nos vies), cette litanie, tel un métronome de notre fin, est la basse continue de ce spectacle.

Mais le déploiement en est inscrit dès son Prologue, saisissant : une femme, relativement âgée, après avoir écouté la radio en fumant une cigarette, se couche dans son lit et, soudain… disparait ! La marque du corps s’enfonce, la couverture et le drap retrouvent leur horizontalité vide : le corps s’est dissout, il est redevenu poussière ! La musique s’élève alors, lointaine, comme la musique des anges, à travers un chœur féminin a cappella qui nous conduit dans son frémissement à l’ourlet de la nuit. Car Raphaël Pichon a ajouté au Requiem de Mozart quelques pages subtilement choisies, de Mozart lui-même pour la plupart, avec aussi quelques séquences de grégorien, et tout semble parfaitement uni dans cette fluidité reconstituée qui dit, murmure, exalte cet hymne à l’éternel recommencement que la mort figure aussi. Car la vieille femme disparue reparait dans le spectacle, puisque celui-ci peut être considéré comme un retour sur sa vie, un puzzle de sa mémoire, mais aussi une invitation à la vie, à son recommencement : car derrière cette vieille femme apparaitront une plus jeune, puis une adolescente, puis une enfant, puis, à l’extrême fin, un bébé. Toutes vont vers leur finitude, mais tout renait toujours. Et cette renaissance se trouve figurée dans des danses qui sont plutôt des rondes, des façons de se resserrer autour de l’idée de vie : les choristes, d’abord banalement vêtus, dans la platitude du quotidien contemporain, endosseront bientôt des costumes blancs qui sont ceux d’une sorte de rituel, puis ces costumes rouges qui évoquent ceux de la création du Sacre du printemps, avec ces danses en rond, celles de l’adoration de la terre, qui préludent au sacrifice de l’élue avant la renaissance. Cette mise en abyme récurrente est au cœur du théâtre de Roméo Castellucci, dont les significations s’additionnent, se multiplient et font rayonner la musique dans un univers non seulement d’une grande beauté plastique mais en projettent la sémantique universelle dans ce que, en son temps, cherchait Kant avec sa théorie du sublime. Car c’est bien ce mot, sublime (qui désigne un sentiment d’inaccessibilité et de respect mêlé de crainte par ce qui nous dépasse), qu’on peut accoler à ce spectacle exceptionnel.


Reqiuem de Mozart, Festival d'Aix-en-Provence 2019

Il faut bien souligner le terme de spectacle (ou de cérémonie ou de rituel), car ce n’est en rien un concert mais une fascinante interaction entre le théâtre et la musique, entre ce qu’on voit et ce qu’on entend, entre l’évidence de la beauté et l’effroi de la peur, entre l’espérance de la vie et la certitude de la fin, de la mort, dont tout Requiem est la glorification. Pour figurer cette béance fondamentale qui nous interpelle depuis la nuit des temps, ce mystère du basculement, ce moment où le fil se rompt, chaque époque joue avec ses symboles : la nôtre a plutôt peur de la mort, elle l’éloigne, elle la rend taboue. Ce en quoi ce spectacle justement est pour certains dérangeant. Pourtant, un Bossuet le rappelait avec une évidence qui semble s’inscrire en filigrane ici : « Qu’est-ce que cent ans, qu’est-ce que mille ans, puisqu’un seul moment les efface ? ».

Grande déclamation suppliante, inapaisée, le Requiem de Mozart est le trait nu de l’angoisse tragique que la mort inspire, à l’image de cet abandon extatique de son « Tuba mirum » où la basse soliste chante comme à l’ultime dépouillement, nudité en acte dans la musique, prière intense et déchirure absolue. Stupeur étouffée, affaissement, désagrégation de l’harmonie, jusqu’au silence à peine murmuré. Accablement inexorable, impossibilité de la rédemption fondamentale, le Requiem de Mozart est bien peu chrétien – mais il est universel. Il est une manière d’apprivoiser la vie : c’est ce qu’ont voulu nous montrer et nous faire entendre Roméo Castellucci et Raphaël Pichon – même si « le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard » écrira Aragon, qui a su si bien, comme Baudelaire (« C’est la mort qui console, hélas, et qui fait vivre »), énoncer les prénoms de la mort.

Il y aurait des pages et des pages à écrire sur ce spectacle tout simplement exceptionnel, dont le grand engloutissement final parachève la fascination, la scène devenant verticale et barrant l’horizon, tout s’enfonçant dans un néant qui serait la figure finale de la mort – contredite aussitôt par le retour de la femme dans ses différents âges, comme on a vu aussi surgir de l’orchestre un enfant magnifique qui chante avec un bel aplomb devant la salle, figure de la vie qui continue. Mais il faut d’abord souligner l’extraordinaire interprétation vocale, chorale, musicale, portée par Raphaël Pichon avec son orchestre et son chœur, l’Ensemble Pygmalion, superlatif. Avec aussi quatre superbes solistes, la soprano australienne Siobhan Stagg, au timbre d’argent, la mezzo vénitienne Sara Mingardo, aux couleurs et aux ombres envoûtantes, le ténor autrichien Martin Mitterrutzner, très raffiné, et la basse italienne Luca Tittoto, sombre à souhait. C’est cette intensité musicale, faite de puissance ardente ou de froissements presque imperceptibles qui nous emporte vers ce ciel, vers le sublime, d’où, peut-être, nous parviendra cette voix qui nous permet de vivre en sachant que notre fin, notre extinction, est inscrite dans nos fibres.

C’est en tout cas un spectacle qui, à lui seul, donne à cette édition 2019 du Festival d’Aix une dimension inscrite à jamais dans sa mémoire.

Alain Duault
(Aix-en-Provence, 10 juillet 2019)

Le Requiem de Mozart du festival d'Aix-en-Provence a fait l'objet d'une captation et est notamment diffusé sur le site d'Arte Concert.

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