Le point de vue d’Alain Duault : Satyagraha à l’Opéra de Paris, une belle entrée au répertoire

Xl_opera_de_paris_satyagraha-25-26-yonathan-kellerman_alain_duault © Satyagraha (c) Yonathan Kellerman / OnP

L’Opéra de Nice a frappé le premier, il y a six mois, avec la création française particulièrement réussie de Satyagraha, un des opéras majeurs de Philip Glass, le compositeur américain de 89 ans dont l’aura ne cesse de grandir. Mais l’Opéra de Paris se rattrape enfin avec un spectacle qui suscite un véritable engouement, tant dans le remplissage quasi complet du Palais Garnier que dans l’enthousiasme du public qui accueille ce Satyagraha avec des bravos sans fin et même une standing ovation !

Créé en 1980, la résonance politique de l’ouvrage est encore plus grande en 2026, alors que le monde bruit un peu partout de violence et de guerre. Mais, au-delà du message premier, appuyé sur le combat pour la non-violence, c’est la force esthétique et poétique de l’œuvre qui lui donne sa consistance. Car ce spectacle est d’abord une expérience envoûtante qui correspond exactement à l’esprit de Philip Glass, à sa volonté de créer une œuvre fluide, d’une beauté affirmée même si plus oratorio qu’opéra. En effet, à travers le personnage emblématique de Gandhi, c’est ce qu’il incarne qui est le moteur de cette œuvre, celle de vouloir une société apaisée – tout en étant une invitation à porter en nous et autour de nous cette « force de la vérité » qui est la traduction du mot sanskrit satyagraha. Pas de biopic lyrique donc, pas d’action au sens traditionnel, mais l’assomption esthétique d’un geste humaniste.

On sort de ces plus de trois heures de musique comme régénéré par cette alliance platonicienne de la beauté et de la vérité, fasciné par cette étonnante puissance musicale inscrite d’abord dans un orchestre riche, foisonnant, uniquement composé de cordes et de bois, avec par exemple ces enchainement d’octaves montantes et descendantes, comme l’infini rouleau de la vie en même temps que la méditation sur le sens que l’on donne à cette vie, ce cheminement vers l’essentiel – dans une boucle hypnotique qui se veut le miroir de notre âme sur le long du chemin de notre existence. De ce point de vue, la direction d’Ingo Metzmacher est impeccable de rigueur en même temps que de souplesse et soulève littéralement le public grâce à la sensualité exaltante d’un Orchestre de l’Opéra de Paris à son meilleur dans cette écriture très virtuose, sur le plan rythmique en particulier. L’autre grand élément de cette réussite musicale consiste dans le travail éblouissant du Chœur de l’Opéra de Paris, comme toujours minutieusement préparé par l’indispensable Ching-Lien Wu : blocs de matière sonore, projection vocale sidérante ou chuchotements soyeux, bouffées ardentes ou contrepoints lumineux à la vague orchestrale, tout est constamment au plus haut niveau.

Satyagraha - Opéra National de Paris (2026) (c) Yonathan Kellerman / OnP
Satyagraha - Opéra National de Paris (2026) (c) Yonathan Kellerman / OnP

On sera plus réservé sur la présentation scénique proposée par un couple de metteurs en scène-chorégraphes américains, Bobbi Jene Smith et Or Schraiber, dans des décors de Christian Friedländer. D’abord du fait d’une complète décontextualisation du spectacle, dans un univers froid, impersonnel, où aucun personnage n’existe – sinon les effigies de Gandhi, Tolstoï, Rabindranath Tagore et Martin Luther King, installés dans un balcon de côté à travers quatre figurants désespérément muets ! Tous les personnages voulus par Philip Glass, de Gandhi à Krishna ou de Miss Schlesen à Mr Kallenbach, Kasturba Gandhi et autres… sont tout simplement remplacés par des voix, c’est-à-dire de pures figures sonores, contre-ténor, sopranos, alto, ténor, barytons et basse – renforçant ainsi la dimension oratorio. Pas de lieu vraiment identifié, pas de temporalité claire, pas de correspondance affirmée entre ce qu’on voit et ce qu’on entend – simplement de belles chorégraphies des chœurs et des douze danseurs très présents, singulièrement dans le troisième acte où quasiment plus aucune action ne se déploie, ce qui accroit une certaine baisse de tension visuelle par rapport à la musique, surtout après le deuxième acte qui est un sommet à tous égards, musical et visuel.

Quant à la distribution, elle mérite des éloges avec quelques voix très belles, en particulier celles des sopranos Olivia Boen et Ilanah Lobel-Torres, celle aussi de l’alto Adriana Bignani-Lesca ou celle du baryton Davone Tines. En revanche, le remplacement du ténor par un contre-ténor n’est pas une bonne idée : indépendamment du talent d’Anthony Roth Costanzo, sa voix ne parvient pas à s’inscrire dans le flux voulu par Glass et parait constamment « à l’écart »...  Dommage !

Pourtant, cette série de représentations, venant après celles de l’Opéra de Nice l’an dernier, montre que l’univers de Philip Glass a tout pour offrir enfin au public de l’opéra la possibilité d’être d’aujourd’hui sans être étouffé par une expérimentation absconse, à travers cette musique fluide, sensuelle et au lyrisme renouvelé.

Alain Duault
Paris, 14 avril 2026

Satyagraha à l'Opéra National de Paris du 10 avril au 3 mai 2026

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