Création française d’Alfonso et Estrella de Schubert à l’Opéra de Baugé

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Nombre de ceux qui aiment passionnément Franz Schubert, en particulier la richesse de son catalogue de lieder (plus de 600 !), ignorent peut-être qu’il est aussi un compositeur d’opéras ! Non pas d’un seul opéra, comme Beethoven, mais d’une vingtaine ! Ce qui prouve à la fois une réelle appétence pour le genre et une pratique qui s’est, semble-t-il, régulièrement affermie, même si aucun n’a été créé de son vivant. Mais c’est aussi le cas de la plupart de ses autres œuvres : à sa mort en 1828, à 31 ans, Franz Schubert demeure largement un inconnu !

Toujours est-il que cet opéra composé par Schubert en cinq mois, alors qu’il n’a pas 25 ans, est un ouvrage qui mérite bien plus d’être découvert que tant de raretés baroques interchangeables dont on nous abreuve régulièrement depuis trente ans. Non que le livret, signé de son ami et presque homonyme Franz von Schober (qui fut un des multiples hébergeurs de cet impénitent bohème), soit inoubliable. Mais il dessine une intrigue classique et efficace : le fils d’un roi chassé de son trône (jeune premier donc ténor) rencontre la fille de l’usurpateur (jeune première donc soprano). Coup de foudre entre le ténor et la soprano. Action secondaire avec un « méchant » qui veut s’approprier la jeune fille, fut-ce de force (méchant donc baryton). Combats entre les familles des uns et des autres (donc chœurs). Et au final réconciliation entre les deux factions sur l’autel de la jeunesse triomphante, passage de relais du pouvoir, sagesse des anciens et chœur de liesse du peuple rassemblé.  Tout cela pourrait prêter à sourire si cette « matière » dramatique ne permettait le déploiement d’une luxuriance musicale continue. Car loin d’être – ce qu’on aurait pu craindre – une enfilade de lieder, l’opéra de Schubert ressortit parfaitement au genre dans sa tradition romantique, en organisant savamment airs, duos et chœurs selon une dramaturgie musicale qui prévaut sur la dramaturgie théâtrale. Car si les personnages peuvent apparaitre comme des marionnettes à nos esprits blasés du XXIème siècle, on a très vite le sentiment que Schubert, lui, y croit. C’est bien pourquoi il leur compose des airs très bien coupés (comme on le dit d’une robe), des duos vraiment superbes et des chœurs subtils et frémissants. Tout cela porté par une véritable intensité, qui se révèle avec encore plus de force dans la seconde partie, comme dynamisée par l’action et le suspense qu’elle ménage.

C’est l’honneur de l’Opéra de Baugé et de ses fondateurs, et toujours directeurs (en même temps que mécènes) Bernadette et John Grimmett d’avoir osé proposer cette création française. On sait depuis quelques années que, dans le parc de cette jolie demeure de leur Moulin des Capucins, ce couple d’Anglais francophiles est parvenu à créer depuis 2003 un rendez-vous lyrique en Anjou qui réunit chaque année à la fois des fidèles et des amateurs de découvertes musicales. On y a donné Albert Herring de Britten (Grande-Bretagne oblige !) mais aussi Le Postillon de Lonjumeau d’Adam ou la délicieuse Finta Giardiniera de Mozart ou même La Matrone d’Ephèse de Fuzelier ! Bien sûr, car il faut faire vivre le festival, on y joue aussi Carmen ou La Traviata ou encore, pour cette édition 2019, La Flûte enchantée ou Le Trouvère.

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Encore une fois, la réussite de ce spectacle est avérée. Non pas que Baugé rivalise avec Salzbourg (les moyens ne sont pas les mêmes !) ou Glyndebourne (même si l’esprit est identique : un opéra à la campagne, avec un entracte suffisamment long, 90 minutes, pour permettre un diner qui scelle la convivialité, car on y vient beaucoup en famille ou entre amis). Mais à Baugé, la probité du spectacle correspond à l’exigence de celle qui est à la fois l’âme, la dramaturge, la metteuse en scène scénographe, et même la sous-titreuse du festival, Bernadette Grimmett. Comme à son habitude, elle ne cherche pas une réinterprétation – c’est heureux pour une œuvre que le public vient découvrir et qui a besoin d’abord d’un premier degré pour que la pièce lui soit lisible – et elle offre, dans un décor unique de montagnes complété par de discrètes projections, par quelques accessoires et de jolies atmosphères lumineuses, un récit simple, sans fioriture, « à l’ancienne ». C’est pour mieux mettre en valeur la musique : car c’est la musique lyrique de Schubert qu’on vient ici découvrir. La première impression est que ce Schubert lyrique a le parfum et les sonorités goûteuses de Weber, celui d’Euryanthe, celui du Freischütz aussi : l’importance des vents et singulièrement des bois, aux couleurs bucoliques, dans l’orchestration en est un des indices. Surtout, tissée à cette coloration (qui résonne particulièrement bien à Baugé, dans cet Anjou magnifique et poétique), on entend une tendresse et une mélancolie qui envahissent tout. Aussi bien dans les chœurs superbes aux sonorités particulièrement savoureuses et fluides chez les femmes, que dans les airs et peut-être plus encore dans les duos entre Alfonso et Estrella. Mais l’intériorisation douloureuse des deux rois, Froila et Mauregato, trouve aussi des lignes expressives bienvenues. C’est peut-être là qu’on retrouve le mieux les caractéristiques schubertiennes du compositeur de lieder. Trois voix dominent assurément la distribution, celles du couple central, avec l’Alfonso au timbre argenté et à la belle souplesse de phrasé d’Alexander Aldren, doté de surcroit d’aigus très lumineux (mais avec sans doute une limitation due à une faiblesse de projection), l’Estrella claire comme une source abondante, au souffle long et aux phrasés toujours soutenus de Stephanie Edwards, avec aussi un registre médian aux couleurs moirées très séduisantes, enfin avec le Mauregato de Jake Mufett, à l’émission splendide doublée d’une assise grave très déployée sur laquelle les phrases savent se teinter de cette mélancolie dont il est un des deux porteurs. On sera plus réservé sur le Froila de Denver Martin-Smith, au chant un peu contraint, comme si sa voix ne s’ouvrait pas, et plus encore sur l’Adolfo de Roger Krebs, voix puissante, assurément spectaculaire, mais dont la projection outrée écrase toute subtilité dans l’intention, sans parler de ses récurrentes fâcheries avec l’intonation…

On a dit tout le bien qu’on pensait du chœur, on soulignera aussi l’excellence de l’orchestre dont la cinquantaine de musiciens semble toujours très engagée, avec des sonorités denses et surtout une véritable homogénéité, ce qui n’est guère évident pour un orchestre monté par le Festival de Baugé pour cette seule circonstance. Il faut dire que le chef, Alex Ingram, est un solide routier de l’opéra qui tient ses troupes sans jamais rien relâcher, contribuant par son dynamisme à emporter tout le monde dans cette réussite à saluer, celle d’assurer la création française d’Alfonso und Estrella de Schubert. Ce qu’aucune maison en France n’a réussi, l’Opéra de Baugé l’a fait.

Alain Duault

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