Rusalka, la fée qui voulait être femme

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Si rien ne l’y prédestinait, Antonin Dvorak se consacrera à la composition presque par hasard et outre ses œuvres orchestrales, la postérité retiendra notamment son opéra Rusalka – donné à Vienne à partir du 9 février prochain avec notamment Krassimira Stoyanova dans le rôle-titre et le ténor Klaus Florian Vogt dans le rôle du Prince.
L’occasion de revenir sur le plus grand succès lyrique de Dvorak, restituant « musicalement les atmosphères fantastiques, mystérieuses et effrayantes des contes slaves », et mettant en scène un personnage paradoxalement « muet pour les oreilles humaines » et qui interroge avec douceur et douleur sur son impossible quête d’humanité.

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Pour la plupart des mélomanes Antonin Dvorak (1841-1904) demeure avant tout un compositeur de musique instrumentale. Chacun a entendu ne serait-ce qu’une fois ses Danses slaves ou sa fameuse Symphonie n°9 dite « du Nouveau Monde ». C’est oublier que ce musicien  post-romantique a abordé presque tous les genres et qu’il a participé à l’essor de l’opéra tchèque aux côtés de Bedrich Smetana (1824-1884). Quelques mois avant sa mort le 1er mai 1904, Dvorak constatait avec une certaine amertume : « On me considère comme un symphoniste, pourtant j’ai prouvé il y a quelques années que c’est la création dramatique qui me tente le plus ». Si pour lui la conquête et la maîtrise de la scène lyrique se révélèrent en effet pleines de difficultés, ce ne fut pas un vain combat puisque le compositeur nous a laissé Rusalka, un des sommets de l’opéra romantique.
Avant-dernier des dix ouvrages composés par Dvorak, ce conte de fées tragique rencontra le triomphe dès sa création et son succès ne s’est jamais démenti par la suite. Pour la première fois – et malheureusement la dernière –, le compositeur trouvait un livret à la mesure de son inspiration. Parvenu à la pleine maîtrise de ses moyens, Dvorak déploie une écriture orchestrale d’une étonnante richesse qui fait de lui « un musicien des éléments », capable de faire vivre les profondeurs des lacs comme les mystères des forêts et de la nuit. Le lyrisme des mélodies empreintes d’une poignante nostalgie rend inoubliable la malheureuse passion de l’ondine qui voulait « être humaine et vivre sous le soleil doré ». Au confluent de différentes sources, un récit féérique puisant dans l’univers des contes slaves allait enfin permettre au musicien tchèque de donner à son pays un opéra marqué par une envoûtante poésie.

La tentation de l’opéra

Si le jeune Antonin Dvorak n’avait pas fait une rencontre providentielle en la personne d’un instituteur qui sut déceler ses talents musicaux, il serait devenu boucher comme son père…
Né le 8 septembre 1841 dans un petit village au nord de Prague, Antonin est destiné à reprendre l’auberge-boucherie paternelle. Durant ses heures de loisir, le père pratique le violon auquel il initiera très tôt son fils sans pour autant songer à le dispenser de commencer son apprentissage de garçon boucher. Mais les aptitudes musicales exceptionnelles dont fait preuve Antonin vont retenir l’attention d’un certain Liehmann qui va l’orienter définitivement vers la musique. C’est un « kantor », c’est-à-dire un de ces instituteurs-musiciens dont le rôle éducatif et social était essentiel dans les villages de Bohême et de Moravie depuis le XVIIème siècle.

Après des études à l’école d’orgue de Prague, Dvorak obtient en 1862 un poste d’altiste à l’orchestre du Théâtre provisoire de Prague. Pendant neuf années, tout en composant ses premières œuvres instrumentales, le jeune musicien va s’imprégner du répertoire lyrique sous la baguette de Bedrich Smetana, le « père de l’opéra tchèque ». Dvorak vivra les grandes étapes de la naissance d’un théâtre lyrique national avec la création des Brandebourgeois en Bohème (1866), de La Fiancée vendue (1866) et de Dalibor (1868) les ouvrages les plus marquants de Smetana.

Au Théâtre allemand de Prague, le jeune compositeur va faire une découverte décisive pour son orientation musicale : son attirance pour le domaine scénique se voit renforcée au contact de la musique de Wagner. De cette révélation esthétique va naître le premier ouvrage de Dvorak, Alfred, composé en 1870 sur un livret allemand et créé seulement en 1938 bien après la disparition du musicien. À l’intérieur de Rusalka, on décèle l’influence de Wagner dans bien des passages, en particulier dans les interludes entre les scènes. Dvorak adapte à son écriture les fameux « leitmotiv » qu’il n’associe pas à un personnage en particulier mais qui créent par leur fréquence tout un réseau émotionnel : le thème attaché à Rusalka parcourt ainsi tout l’ouvrage comme une interrogation pleine de douceur et de douleur à l’image du personnage et de son impossible quête d’humanité. 

Le Roi et le charbonnier (1874) constituera pour Dvorak la première tentative d’opéra en tchèque. Le succès viendra en 1878 avec Le paysan fripon qui suscitera un engouement comparable à celui provoqué par La Fiancée vendue de Smetana.

Durant plusieurs années, Dvorak se tient à distance du monde lyrique. Il connaît une gloire internationale grâce à l’abondance et à l’inventivité de ses compositions instrumentales. Réclamé dans le monde entier, il choisit d’aller s’installer à New-York dès 1892 pour y diriger le Conservatoire. Et ce n’est qu’en 1895 qu’il renoue vraiment avec l’opéra, consacrant ses dernières années à la composition de trois œuvres au destin inégal : Le Diable et Catherine (1899), ouvrage très populaire à sa création ; Rusalka, son chef-d’œuvre ; puis Armida (1904), un échec cuisant.

Au milieu de cette carrière lyrique en dents de scie, comment expliquer le surgissement d’une œuvre exceptionnelle comme Rusalka, qui à elle seule aurait suffi pour assurer la gloire du compositeur ? Ce conte de fées éminemment symbolique devait réaliser la synthèse parfaite de toutes les aspirations de Dvorak : il avait enfin trouvé un livret qui lui permettrait de restituer musicalement les atmosphères fantastiques, mystérieuses et souvent effrayantes qui font le charme des contes slaves. Dans les années précédentes, en 1896 et 1897, à son retour des Etats-Unis, Dvorak avait composé une série de cinq poèmes symphoniques (opus 107 à 111). Les quatre premiers : L’Ondin, La Sorcière du Midi, Le Rouet d’Or et La Colombe sauvage sont écrits d’après des ballades populaires du poète tchèque Karl Jaromir Erben (1811-1890). On y trouve déjà des situations et des personnages essentiels dans Rusalka comme l’Ondin, l’Esprit des eaux et la Sorcière. On y voit aussi une jeune fille tomber dans les profondeurs d’un lac où elle se lamente. On y croise un prince épousant par méprise une méchante femme substituée à sa douce bien-aimée.

Aux sources du livret

Avant de proposer son livret à Antonin Dvorak, le poète et dramaturge Jaroslav Kvapil (1858-1950) avait approché d’autres compositeurs parmi lesquels se trouvaient notamment deux élèves de Dvorak. Mais aucun des musiciens sollicités ne manifesta d’intérêt pour la cruelle histoire de Rusalka, cette créature aquatique surnaturelle devenue amoureuse d’un être humain inaccessible pour elle. Kvapil se décida finalement à présenter son livret à Dvorak qui s’était acquis une fâcheuse réputation auprès des librettistes : il leur semblait intraitable et beaucoup trop exigeant. Contre toute attente, le compositeur fut immédiatement séduit par ce livret qu’il accepta sans y apporter la moindre modification. En sept mois, d’avril à novembre 1900, Dvorak écrit sa partition dans sa villa de Vysokà qui est devenue aujourd’hui un musée appelé « Villa Rusalka ». L’opéra remporta un triomphe lors de sa création à Prague le 31 mars 1901. Avec La Fiancée vendue de Smetana, Rusalka  deviendra l’opéra tchèque le plus populaire et le plus donné sur les grandes scènes internationales.

Le livret de Jaroslav Kvapil puise à différentes sources. Il s’inspire en particulier de deux ouvrages qui ont pour héroïne une créature aquatique : Ondine (1811) de La Motte Fouqué et La Petite Sirène le célèbre conte écrit par Andersen en 1837. Kvapil confie lui-même que la lecture de La Petite Sirène, qu’il fit lors d’un voyage au Danemark, fut l’élément déclencheur de son inspiration. Chez La Motte Fouqué, le librettiste trouve le personnage de l’Ondin puissant et sage, ainsi que le thème du baiser qui entraîne fatalement la mort du héros. Chez Andersen, le librettiste choisit le personnage de la sorcière qui propose un pacte terrible : pour accéder à l’humanité et pouvoir partager la vie de celui qu’elle aime, l’ondine doit accepter de perdre l’usage de la parole.
Mais Jaroslav Kvapil est allé bien au-delà de ces deux références littéraires en s’appropriant tous les éléments nécessaires à la mise en place d’un univers mêlant constamment le merveilleux au terrifiant. La Cloche engloutie (1896) de Hauptmann, la légende de la Loreley ou les frères Grimm auxquels il reprend l’étang et le clair de lune, projettent leurs reflets captivants sur l’intrigue de la Rusalka de Dvorak. L’ouvrage repose sur un parfait équilibre entre les apports habituels de l’opéra fantastique romantique tel que l’avait développé Carl Maria von Weber (1786-1826) et les ajouts venus tout droit des nombreuses légendes slaves. Jaroslav Kvapil et Antonin Dvorak vont parvenir à opérer une synthèse originale réalisant parfaitement le souhait du compositeur qui disait de l’opéra : « C’est le moyen d’expression le plus adapté à notre nation ».
On comprend facilement pourquoi Dvorak s’est senti d’emblée en parfaite adéquation avec le projet de Kvapil qui allait lui permettre de donner à son peuple un grand opéra tchèque. A la place des sirènes nées dans les profondeurs de la mer comme dans l’Odyssée ou chez Andersen, nous aurons une « rusalka », une créature aussi douce que l’eau d’où elle tire son origine. Son père, l’Ondin, est lui aussi un personnage familier dans la croyance populaire slave. Il faut rappeler que des « rusalkas » avaient déjà été le sujet d’autres opéras comme la Rusalka (1856) d’Alexandre Dargomuijski (1813-1869).

Rusalka, le paradoxe de l’héroïne muette

Le livret de Jaroslav Kvapil présente une particularité pour le moins paradoxale quand il s’agit d’un opéra : Rusalka a renoncé à l’usage de la parole pour devenir une femme mortelle. En acceptant de donner un « corps humain » à l’ondine, la Sorcière Jezibaba l’a prévenue qu’avant d’obtenir cet amour auquel elle aspire de toutes ses forces, elle sera muette « pour toutes les oreilles humaines ». La métamorphose de Rusalka doit passer par l’apprentissage de la souffrance pour la conduire ensuite à la détresse et à l’échec, puis inéluctablement à la mort.

L’histoire de l’opéra nous offre un autre exemple d’un rôle-titre muet. Il s’agit de La Muette de Portici (1828) d’Auber (1782-1871), opéra dans lequel l’héroïne recourt à la pantomime pour se faire comprendre. Mais Dvorak va utiliser le mutisme de son héroïne d’une façon beaucoup plus raffinée pour concrétiser l’opposition entre deux mondes qui ne peuvent communiquer. Le défi que constituait le mutisme du rôle principal se révèle être un atout dramatique essentiel. Rusalka retrouvera la parole si le Prince lui accorde définitivement son amour. Ainsi, après la potion magique de la Sorcière, c’est l’amour et la parole retrouvée qui devraient venir achever la métamorphose complète de l’ondine en femme. 

Rusalka ne peut être entendue des humains mais elle continue à pouvoir dialoguer avec les siens. Au second acte quand elle s’éloigne de la foule des invités qui se pressent au bal pour ses noces, c’est pour se précipiter vers l’étang où elle pourra s’épancher auprès de son père, l’Ondin : « Ah, je suis maudite par vous, je suis perdue pour lui, écho lointain des créatures éternelles, je ne peux être ni femme, ni fée, je ne peux ni mourir, ni vivre ! ».    

C’est à cause d’une Princesse étrangère habile à séduire par son discours fielleux que Rusalka perdra l’amour de son Prince volage. Lassé de la beauté froide de l’énigmatique ondine, le Prince se détourne d’elle pour choisir son exact contraire, une jeune fille orgueilleuse et méchante, mais bien vivante. Créature surnaturelle prisonnière de son mutisme, Rusalka ne peut inspirer que des sentiments ambigus à celui dont elle attend vainement un amour absolu à l’image du sien. Comment faire vivre et durer cette union contre-nature qui ne peut se nourrir que d’une muette fascination pour l’amour et la beauté ? Et quand le Prince enflammé par la nouvelle passion qu’il éprouve pour la Princesse étrangère verra Rusalka se précipiter vers lui dans un dernier élan, il la repoussera, épouvanté et presque dégoûté : « Tes bras me glacent Ô pâle et froide beauté ! ». Parce qu’elle appartient toujours aux profondeurs glacées des eaux, Rusalka ne peut susciter l’ardeur amoureuse.

Dans la clarté lunaire

Outre son inexplicable mutisme, ce qui rend Rusalka encore plus inquiétante pour les « humains » c’est qu’elle a partie liée avec la nuit, celle des profondeurs aquatiques comme celle qui peut envelopper la nature. C’est dans la magnifique prière qu’elle adresse à la lune que Rusalka dévoile sa recherche désespérée d’un amour absolu. Cette invocation pleine de simplicité se déploie dans une sorte de ravissement sensuel comme un songe langoureux. La lune est un astre cher aux romantiques pour lesquels elle symbolise le rêve et l’absolu. Il est frappant de constater que dans l’ouvrage très peu de scènes se déroulent dans la lumière du jour. Les lumières artificielles de la fête succèdent aux clairs de lune et les personnages évoluent dans une atmosphère nocturne qui semble renvoyer aux profondeurs de l’inconscient.

Avec Rusalka,  Dvorak atteint la plénitude de son inspiration. Dans le sillage de Wagner auquel il emprunte ses fameux « leitmotiv », le compositeur tchèque parvient à créer un univers féérique où la part du surnaturel nous invite à plonger dans les profondeurs de l’inconscient. Porté par un souffle romantique et ponctué de quelques scènes pleines d’un humour léger, Rusalka  n’en a jamais fini de nous séduire et de nous interroger.

Catherine Duault

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