Rencontre avec Patricia Petibon

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Après y avoir chanté le rôle de Ginevra dans Ariodante l'été dernier, Patricia Petibon est revenue au Festival d'Aix-en-Provence pour endosser les habits de la magicienne Alcina, rôle dans lequel la soprano française a brillé, et pour lequel elle a reçu des louanges unanimes tant du point de vue de la critique que du public. Nous l'avons rencontrée pour parler de cette prise de rôle, et plus largement pour évoquer son parcours artistique.
  
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Opera-Online : Patricia Petibon, vous venez d'interpréter le rôle-titre d'Alcina de Haendel au Festival d'Aix-en-Provence. Avez-vous rencontré des difficultés avec ce rôle ?

Patricia Petibon : Le rôle d'Alcina est d'une densité incroyable et sa vocalité d'une énorme complexité. La tessiture du rôle est très large, pour ne pas dire titanesque ; c'est en tout cas comme ça que j'ai envisagé le rôle, avec un large ambitus de l'extrême grave à l'extrême aigu, pour donner le plus de relief possible à ce personnage dantesque. Dans Alcina, la femme est au centre ; dans son tréfonds, il y a l'obscurité, l'archaïsme, des choses ancestrales, et au dessus, il y a la magicienne, avec un côté humain cependant. Alcina possède tous les travers associés à la femme : la folie, l'hystérie, la jalousie, mais elle est plus complexe que cela, car il y aussi en elle de la tendresse, de l'amour, une vraie force sexuelle aussi. Tout est traité dans la musique : le premier air de l'opéra, « Il mio cor », est empli de cela, et Katie Mitchell l'a traité scéniquement de manière orgasmique... mais tout est inscrit dans les vocalises ! Le fonds de l'opéra, c'est le désir, le plaisir charnel, les affects qui mènent à la tragédie. C'est dans cet air très précis que - pour moi - les codes explosent ; j'aborde cet air avec une émotion que je qualifierai de radicale, de violente, je ne veux surtout pas de nostalgie autour de cet air là ! J'ai beaucoup réfléchie en amont. Vous savez, quand on monte sur scène, rien n'est gratuit, et aujourd'hui je veux lâcher prise sur le temps, l'étirer comme le rétrécir. Alcina possède une correspondance avec le personnage de Lulu (NDLR : dans l'opéra de Berg), celle de la radicalité, un rôle qui est certes épuisant, mais d'une richesse telle qu'il nous permet de grandir et d'apprendre énormément sur soi.


Alcina est une prise de rôle pour vous. Aviez-vous votre propre conception du personnage avant le début du  travail avec Katie Mitchell, ou avez-vous été amenée à la réviser au cours des représentations aixoises ?

Kati Mitchell m'a apporté la dimension du rôle. Elle m'a permis - grâce à son esthétisme et à sa vision très contemporaine de la femme - d'illuminer le personnage d'Alcina. C'est tout le problème de l'opéra : sans un bon metteur en scène, vous n'existez pas, même en étant un très grand chanteur. Si au contraire il vous permet de fusionner avec vos partenaires ainsi qu'avec la musique, il se passe alors des choses incroyables : vous improvisez ou réinventez le rôle. Katie a une sensibilité incroyable, elle sent ce qu'elle peut tirer des chanteurs et utilise au mieux leurs personnalités. Il n'y a pas eu besoin de parler beaucoup entre nous, elle m'a permis de sentir ma gravité et en même temps d'y échapper. On a questionné ensemble le positionnement de mon corps sur scène, afin qu'il devienne un transmetteur d'émotions. C'est le cas dans l'air « Il mio cor », où les mouvements se ralentissent, où le temps s'étire, où j'habite le silence, où je me retrouve dans l'invocation même du silence. Andrea Marcon (NDLR : le chef sur Alcina) est pris en otage par ces silences, mais je sais qu'il en est heureux : la question est ici d'embrasser le monde. La plupart des chefs ont peur du silence, alors que le silence, c'est justement l'acceptation de nos peurs.

Au théâtre, généralement, Katie Mitchell excelle par l'intelligence et la virtuosité technique du mélange entre théâtre et cinéma. En est-il de même dans cette production ?

Oui, déjà il y a une forme de plénitude dans la façon de se mouvoir, et puis c'est très contemporain comme esthétique. C'est un opéra qui passe de toute façon très bien à l'image, et les affinités de Katie Mitchell avec l'art cinématographique sont donc particulièrement bienvenues dans cet ouvrage. Malgré la gymnastique vocale qu'exige de nous la partition, on reste beaux dans cette production, et cela grâce à sa direction d'acteurs.

Ne trouvez-vous pas le public, en général, trop conservateur en ce qui concerne les mises en scènes ?

Ce qui se passe, c'est que certaines personnes ne veulent pas être confrontées à des émotions radicales, qu'il y ait des références à leur contemporanéité ; bref, elles ne veulent pas être renvoyées à elles-mêmes. C'est comme si, pour elles, l'émotion était blasphématoire. Or, la souffrance d'Alcina doit être ressentie par le public, elle doit traverser la salle, c'est dans ce sens là que je veux moi travailler. Je ne veux pas arrondir les angles ! Quand je suis sur scène, dirigée par Olivier Py par exemple, je veux être dans la même quête que lui, et cette quête passe par une certaine forme de violence et de radicalité expressive. Heureusement, le public de l'opéra a tendance à se renouveler - quoiqu'on en dise – et les jeunes sont plus ouverts aux partis pris radicaux de certains metteurs en scène. Alors bien sûr, il y aura toujours des réfractaires, des gardiens du temple, mais heureusement nous sommes vivants, les choses ne sont pas fixes, nous nous déplaçons - et la musique avec nous : elle se diffuse, elle se transmet, elle évolue, elle change de génétique, c'est quantique tout ça, et c'est un grand espoir.

Vous avez retrouvé dans cette production d'Alcina le chef italien Andrea Marcon, qui vous avait dirigé l'an dernier ici-même dans Ariodante. C'est du plaisir ces retrouvailles ?

On se connaît depuis longtemps avec Andrea, et je peux même dire qu'on s'aime ! (rires). On est pas toujours d'accord sur tout, mais au final, on se retrouve, et surtout on s'apporte beaucoup. Il y a une belle complicité et une grande vérité entre nous. Certes, des fois « ça fuse » - je suis à moitié italienne ! (rires) -, mais on se rencontre toujours au niveau de l'émotion. C'est un homme qui improvise le moment, on est forcément dans la vérité avec lui.

On entend dire par ci par là que vous souhaiteriez chanter le rôle de Violetta dans Traviata, mais sous la direction d'Olivier Py. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Oui, j'espère que ce projet va se concrétiser. Olivier est un des metteurs en scène qui aime et qui transcende la femme. Et il peut apporter au niveau scénique toute la violence que contient Traviata. Verdi, c'est violent, vous savez. J'ai chanté Gilda dans Rigoletto, et cet ouvrage est un des plus violents qui soit ! Pour revenir à Olivier Py, je vais interpréter Manon sous sa direction (NDLR : au Grand-Théâtre de Genève en 2016), et je sais qu'avec lui le personnage ne sera pas niais au moins ! Je ne chante pas dans tant de productions que cela chaque année, mais en revanche, je les choisis, je vais vers les titres et les metteurs en scène que j'aime. Olivier Py et Katie Mitchel sont de ceux-là : rencontrer des gens comme ça est un cadeau inestimable. En même temps, leur travail est très différent : Olivier fait travailler les chanteurs frontalement, il leur fait affronter la vie et la mort, alors que Katie les fait travailler dans des dimensions plus intérieures, mais avec un résultat équivalent, car dans cet infiniment petit, ils visent tous deux l'infiniment grand.

Quels sont les rôles que vous aimeriez que l’on vous propose dans les cinq ou dix ans à venir ?

Vous l'évoquiez tout à l'heure, j'aimerais bien chanter Traviata. Mais mon rêve le plus profond – dans la continuité de Lulu, rôle que je ne chanterai plus par ailleurs – est d'aborder la Salomé de Strauss, ce personnage hors-norme. Mais pas n'importe où, ni avec n'importe quel orchestre, c'est à dire dans une salle de dimension moyenne et avec un orchestre qui ne soit pas pléthorique. Ca serait pour moi arriver à une certaine quintessence dans ma vie d'artiste et de femme.

Propos recueillis à Aix-en-Provence par Emmanuel Andrieu

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