Rencontre avec Frédéric Roels, nouveau directeur général et artistique de l'Opéra Grand Avignon

Xl_frederic-roels © DR

Le 1er septembre dernier, Frédéric Roels a pris la tête de l’Opéra Grand Avignon après deux années passées à la Royal Opera House de Muscat (Sultanat d’Oman) en tant que directeur des opérations artistiques, et avant cela, huit années à l’Opéra de Rouen Haute-Normandie (2009-2017) en tant que directeur général et artistique. Nous avons rencontré l’homme de théâtre belge qui nous a entretenu sur ses actions au sein de ces deux structures lyriques, sur la réouverture prochaine du lieu historique de l’opéra, mais aussi sur les temps forts de sa première saison, et plus généralement sur ses ambitions pour l’Opéra Grand Avignon.

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Opera-Online : Vous avez pris les rênes de l’Opéra Grand Avignon il y a tout juste un mois… Dans quel état d’esprit êtes-vous ?

Frédéric Roels : Positif ! Je ne parle pas du test de la Covid-19, bien sûr, mais d’un optimisme vaccinateur. L’Opéra Grand Avignon est une belle maison de création, avec une histoire forte, et un esprit de renouveau souffle dans ses murs encore en chantier au moment où je vous parle. Les équipes sont compétentes et volontaires, les artistes dans les starting blocks. 

Vous avez préalablement directeur général de l’Opéra de Rouen et avez été directeur des opérations artistiques de celui d’Oman. Quels principaux souvenirs gardez-vous de ces deux mandats ?

L’Opéra de Rouen Normandie est une maison d’opéra moderne, avec une salle de grande qualité et des équipes dynamiques. J’y ai passé huit années excellentes, avec un projet dont les piliers étaient la création et la programmation tournée vers les familles. C’est là que j’ai « importé » le concept d’opéra participatif venu d’Italie, qui a eu un succès incontestable et qui s’est répandu depuis partout en France. Nous avons aussi ouvert, pendant ma direction, une deuxième salle, la Chapelle Corneille, lieu magique pour des concerts de musique de chambre, de musique baroque, ou plus contemporains. Et enfin, j’ai pu mettre en place le principe d’une compagnie de quatre jeunes chanteurs, qui se renouvelait tous les deux ans : un dispositif inédit en France, à mi-chemin entre les opéras studios et la troupe permanente, qui a permis d’accompagner un certain nombre de chanteurs en début de carrière.
En Oman, c’était très différent. L’Opéra royal est une maison de prestige, où sont accueillis des artistes et compagnies venus du monde entier. J’ai pu y côtoyer des artistes comme Valery Gergiev, Myung Whun Chung, Juan Diego Flórez, Placido Domingo, Chick Corea… Ce furent de très belles rencontres, dans un écrin merveilleux qui est surtout un théâtre d’accueil, plus que de production. J’y ai découvert aussi la richesse de la musique arabe et le sens de l’accueil et de la tolérance de cette civilisation omanaise.

Vous prenez vos fonctions seulement quelques mois avant la réouverture du lieu historique de l’opéra… Les travaux seront-ils finis à temps (en janvier), et que va devenir la structure de l’Opéra Confluence ?...

Le calendrier des travaux est tenu, et nous ouvrirons le 29 janvier. Le chantier de l’Opéra est un exemple rare de chantier bien pensé et bien géré. Le budget prévu a connu très peu de dépassements, et les choix architecturaux sont clairs : c’est une rénovation intégrale qui n’a gardé que la maçonnerie, et qui prévoit un équipement à la hauteur des enjeux actuels de confort et de besoins techniques, sans débauche de moyens inutiles et dans le respect de l’histoire du lieu. Nous aurons vraiment un outil de grande qualité, confortable pour le public et pour les artistes, avec une esthétique agréable et conforme à la tradition. Quant à l’Opéra Confluence, c’est un lieu pratique et fonctionnel qui a été pensé comme théâtre provisoire ; il doit garder cette fonction, être démonté et servir ailleurs pour des chantiers similaires.

Vous prenez ces fonctions également en pleine crise sanitaire liée à la Covid-19. Quelles en sont les principales conséquences pour l’Opéra Grand Avignon ?...

Il y a bien sûr les conséquences économiques, et encore quelques annulations de projets dues à des cas de Covid-19 dans des ensembles ou à des difficultés de passer les frontières. Nous avons repris néanmoins nos concerts et spectacles, devant des salles en demi-jauge. Au-delà des contraintes de distanciation et des incertitudes constantes, ma principale crainte est que, dans ce rapport social nouveau où tout le monde est masqué, où le contact physique est proscrit, quelque chose d’essentiel de l’être humain soit en train de se perdre. L’autre n’est plus vu comme quelqu’un vers qui un élan d’amour ou d’amitié nous pousse, mais comme une source potentielle d’infection. C’est assez terrible ! Et c’est exactement le contraire de la nature des arts vivants : la magie d’un spectacle de théâtre, de danse ou d’opéra tient à la respiration commune d’interprètes et de spectateurs dans un même lieu, au fait que la vibration physique des uns résonne avec la perception des autres. Serons-nous encore capables de retrouver cela sans crainte lorsque tout ceci sera passé ?...

La programmation entièrement « de votre main » débutera en janvier 21. Quels en seront les temps forts ?...

J’amène en Avignon des titres nouveaux, pas forcément d’ailleurs des raretés : Le Chevalier à la rose sera le spectacle d’ouverture du théâtre rénové (NDLR : dans une nouvelle mise en scène de Jean-Claude Berutti, en coproduction avec le Théâtre de Trèves). Ce chef-d’œuvre de Richard Strauss, fantasme de tous les chanteurs et mélomanes, n’a jamais été donné à Avignon. Juste après ce sera Samson et Dalila (nous fêtons en 2021 le centenaire de la mort de Camille Saint-Saëns) ; là aussi un titre qui n’a pas été donné en Avignon depuis très longtemps. Ce sera une mise en scène audacieuse et engagée de Paco Azorin, qui implique des groupes issus de la population « civile » sur scène. Une façon de décloisonner le bastion lyrique. Don Giovanni et La Chauve-Souris sont des titres plus courants, le public aura aussi ses repères. Un autre moment fort sera la création de Jean-Claude Gallotta pour le ballet « L’Art d’aimer » : je souhaite développer pour nos danseurs un projet ambitieux, les inviter à rencontrer de grands chorégraphes d’aujourd’hui et à enrichir leur répertoire.

Songez-vous à susciter des créations ?

Plus que cela. Il y aura des résidences de compositeurs qui déboucheront sur des créations. C’est-à-dire qu’on ne se contentera pas de présenter le produit fini, mais qu’on invitera le public à entrer dans l’univers de l’artiste à travers un parcours multiple, qui comprendra des présentations de pièces de différents formats, de l’action en milieu scolaire ou autre, et au final, une création d’envergure.

Quasiment en même temps que votre arrivée a été nommée une nouvelle directrice musicale (la cheffe israélienne Debora Waldman) et la phalange provençale vient tout juste de recevoir le label « Orchestre national en région ». Deux bonnes nouvelles, n’est-ce pas ?

Je connais très bien Debora, je l’avais déjà invitée plusieurs fois à Rouen. C’est une cheffe excellente, rigoureuse, avec qui je partage en outre des vues sur la place que la musique doit avoir dans la société, et sur les chemins variés qui conduisent vers les différents publics. Donc oui, c’est une bonne nouvelle, et la labellisation récente de l’orchestre mène cette phalange vers un projet encore plus ambitieux.

Malgré vos nouvelles fonctions, continuerez-vous à porter votre casquette de metteur en scène ?

J’étais artiste avant d’être directeur de structure lyrique. C’est une dimension importante pour une maison de création que d’être dirigée par un artiste : ça donne une couleur, un engagement, une ligne définie. Je serai présent comme metteur en scène dans la programmation chaque saison, mais de manière mesurée. Je tiens à une programmation qui laisse la place à d’autres ! Mon premier rendez-vous avec le public sera en avril avec Don Giovanni, qui sera d’ailleurs dirigé par Debora Waldman.

Quels sont vos ambitions pour l’Opéra Grand Avignon ?

En capitalisant sur ses ressources humaines de création (un chœur, un ballet, des ateliers), l’Opéra Grand Avignon a pour vocation d’être un partenaire actif de nombreuses productions et coproductions. Sa place est déjà bien établie dans le réseau national, il faut maintenant travailler sur une échelle européenne. Parallèlement, comme toutes les maisons d’opéra modernes, il y a un travail à poursuivre sur le terrain local, pour que l’opéra soit considéré comme un point de convergence et de référence pour des publics divers, d’âge et d’origine sociale variés. Un autre outil important dont nous disposons est notre seconde salle à Vedène, « L’Autre Scène », une salle moderne de 400 places, qui permet de présenter des projets alternatifs, une programmation pour les familles et les écoles, une ouverture à d’autres styles musicaux. C’est essentiel pour le travail de diversification des publics.

Propos recueillis en octobre 2020 par Emmanuel Andrieu
 

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