Rencontre avec Bertrand Rossi, nouveau directeur général de l'Opéra de Nice

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Après être parti à la rencontre de Frédéric Roels (à Avignon) et de Laurent Campellone (à Tours), Opera-Online clôt sa trilogie d’interviews des directeurs généraux d’institution lyrique ayant pris leur fonction en 2020. Nous partons cette fois à la rencontre de Bertrand Rossi, placé à la tête de l’Opéra Nice Côte d’Azur, un retour aux sources pour cet enfant du pays qui a débuté sa carrière dans les murs de la maison niçoise…
              
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Opera-Online : Cela va faire un an que vous avez pris les rênes de l’Opéra de Nice Côte d’Azur. Quel a été votre parcours avant d’arriver à la tête de l’institution niçoise ?

Bertrand Rossi : J’ai commencé ma carrière à l’Opéra de Nice il y a trente ans comme régisseur et j’ai appris mon métier auprès de Pierre Médecin qui m’a notamment appris la rigueur germanique qui a été tellement importante pour moi lorsque je suis entré à l’Opéra national du Rhin en 2000. J’y ai occupé plusieurs fonctions : directeur de production, directeur général adjoint, directeur général par intérim après le décès d’Eva Kleinitz. Cela a été un théâtre extrêmement formateur, avec des équipes ultra-performantes, avec un très haut niveau de fréquentation jamais atteint. L’Opéra national du Rhin s’est vu décerné la récompense de l’Année 2019 par le magazine Opernwelt, symbole de reconnaissance absolue. Aucune Maison française à part Lyon n’a été couronnée de ce prix. Mais il est sain dans une vie de se remettre en question, tourner une page pour en ouvrir une autre qui correspond à un rêve. Aujourd’hui, le rêve se réalise mais la tâche est immense...

Quel est votre rôle exact dans l’organigramme et quelles sont les forces dont vous disposez ? Vous gérez aussi la saison symphonique et chorégraphique ?

Je suis actuellement Directeur général.
Je dirige une équipe de 320 employés ce qui fait de l’Opéra de Nice l’une des maisons de France la plus complète, avec toutes les forces artistiques que l’on peut imaginer dans une grande maison lyrique : un orchestre, un chœur, un ballet, un centre de production unique en France (la Diacosmie) qui possède des ateliers décors et costumes avec un savoir-faire indéniable, et toutes les salles de répétitions nécessaires pour l’orchestre, le chœur et le ballet, ce qui permet à ce lieu d’être un véritable laboratoire de création.
Ce lieu, j’ai décidé de l’appeler « Deuxième scène » pour pouvoir installer une salle de spectacle de 300 places qui peut accueillir du théâtre musical, des spectacles pour enfants et une programmation plus expérimentale pour proposer une saison la plus éclectique possible. Les directeurs de l’orchestre et du ballet, en accord avec moi, construisent eux-mêmes leurs saisons. Nous essayons de trouver des synergies entre les différentes thématiques que je souhaite mettre en place en lien, avec les anniversaires de compositeurs par exemple ou l’actualité du moment etc. J'ai instauré également « Réunion de famille » qui est un spectacle de rentrée qui rassemble toutes les forces artistiques de la maison dans un même spectacle. J’aime cette idée de se rassembler.

A votre arrivée en janvier 2020, rien n’avait été décidé encore pour la saison 20/21. Vous avez donc eu seulement six mois pour la bâtir ?...

Oui en effet, c’était un véritable défi qui en même temps m’a permis de mettre mon empreinte tout de suite, dès la première saison, ce qui n’est pas plus mal, car ce n’est pas le cas de directeurs nommés plus tôt qui doivent combiner avec les programmes de leurs prédécesseurs et mixer les différents ouvrages.
En même temps, alors que les saisons se préparent deux ans en avance, je n ‘ai là eu que six mois. C’est la raison pour laquelle il est important d’avoir un réseau d’artistes, chanteurs, metteurs en scène, et chefs d’orchestre que j’ai actionné pour monter cette saison en un temps record. Cette saison reste malgré tout une saison ambitieuse, forte et audacieuse, me semble t-il...

Comme vos confrères, vous avez recours à des coproductions…

Oui et non. En un temps aussi court il était difficile de faire partie de coproductions qui étaient déjà lancées depuis longtemps. J’ai coproduit La Dame blanche, avec mon ami et directeur de l’Opéra-Comique, Olivier Mantei, qui sera donnée, je l’espère, en janvier à l’Opéra de Nice avec une mise en scène de Pauline Bureau. C’est également une coproduction avec l’Opéra de Limoges.
Sinon pour cette saison, j’avais envie de taper un grand coup et de mettre en avant l’esprit de création de l’Opéra de Nice avec toutes les forces des ateliers et de la technique. Excepté ce titre en coproduction avec l’Opéra-Comique, tous les autres titres sont de nouvelles productions, ce qui est ambitieux pour monter une saison dans un temps tellement court mais le talent et l’enthousiasme des équipes m’ont convaincu de ce choix. En effet, je suis passé de cinq titres à dix titres cette saison avec le même budget.

Vous avez été confronté à la crise sanitaire, qui a entraîné la fermeture de votre théâtre, peu après votre arrivée. Comment avez-vous vécu ce choc et quelles ont été vos premières mesures pour y faire face ?

Effectivement, cela a été une rentrée relativement inédite car trois mois après mon arrivée, le théâtre a dû fermer. Mais le métier de directeur d’opéra n’est pas un long fleuve tranquille et c’est dans les difficultés que l’on montre aux équipes et au public de quoi on est capable. C’était donc une bonne entrée en matière et grâce à l’investissement de toutes les forces artistiques, nous avons montré que nous étions une maison dynamique et fière d’en faire partie. On n’a jamais autant évoqué l’Opéra de Nice depuis cette période où nous avons été fermés. Nous avons été les seuls à proposer des capsules vidéo chaque jour, ce qui nous a permis de saluer 850.000 vues dans le premier confinement et deux millions de téléspectateurs avec TF1 qui était venu faire un reportage à ce moment-là...
Puis il a fallu « déconfiner », et nous avons mis en place un protocole très strict, inspiré du Festspielhaus de Salzburg, basé sur des codes couleurs délimitant les zones dont le principe était de protéger certaines zones par rapport à d’autres afin d’éviter les croisements par exemple entre les artistes et les techniciens du plateau. Ce protocole nous a permis de programmer des concerts symphoniques, le ballet, ainsi que jusqu’à la première représentation d’Akhnaten stoppée en plein vol à cause du deuxième confinement.

Oui, votre première saison devait commencer avec ce rare Akhnaten de Philip Glass. Ce n’est pas le genre de titre habituellement à l’affiche de l’Opéra de Nice, considéré comme un des bastions du conservatisme en France…

Il ne faut pas sous-estimer le public niçois qui est un public mélomane, averti et surtout curieux. Sur 60.000 titres du répertoire, seuls 80 sont toujours proposés et c’est une des missions du Directeur d’opéra d’élargir le répertoire, seule manière pour moi d’élargir les publics. Akhnaten de Philip Glass est un des chefs d’œuvre de la fin du vingtième siècle que je souhaitais offrir au public niçois, en avant-première en France, car même Paris ne l’a jamais programmé. Il ne faut pas oublier que cela a été l’une des plus grandes réussites et l’une des plus appréciée du public lors de la saison dernière au Met.

De manière générale, quels sont les types de mises en scène que vous affectionnez ? Allez-vous imposer vos goûts à Nice ou trouver un juste équilibre avec ceux plutôt « traditionnalistes » du public niçois ?

Il ne faut pas rester sur des idées reçues comme quoi une programmation plus fouillée est égale à une baisse de fréquentation. L’opéra aujourd’hui est là pour parler de notre monde. Il est un miroir de notre société et l’évolution des mises en scène en témoigne : le public de l’opéra vient pour se distraire, pour rêver, mais aussi pour apprendre, pour se confronter, pour être dérangé, bouleversé, ému et remis en question. Chaque spectacle laisse une trace sur celui qui l’a vu et le temps des Carmen, Traviata, et autre Flûte enchantée est révolu. Le temps où l’on venait à l’opéra seulement pour écouter des chanteurs est aussi révolu. Le public est dans l’attente d’une combinaison d’éléments différents, il n’est pas passif, il a soif de découvertes et de sensations, et les saisons seront construites dans cet esprit, c’est à dire entrainer les publics dans une aventure à nos côtés. Je souhaite engager des metteurs en scène qui ont une vision de l’œuvre par rapport à notre actualité mais toujours respectueux du livret et du compositeur, là est l’équilibre.

Le second confinement est intervenu quelques jours seulement avant la première, mais on sait que vous avez tout de même donné le spectacle à huis-clos en vue d’une captation vidéographique…

Nous avons déjà travaillé sur Akhnaten de manière totalement unique et c’est même une première au monde car Lucinda Childs qui effectuait la mise en scène, était une « personne à risque » face à la Covid-19 et je lui ai proposé de mettre en scène cette nouvelle production en visioconférence, en direct depuis New-York. Cela ne s’est jamais fait et c’est grâce au talent de Lucinda qui a su relever le défi, et à l’accompagnement de toutes les équipes de l’Opéra de Nice, que ce projet a pu aboutir. À la suite du confinement, nous avons pu continuer grâce au Maire de Nice, Mr Christian Estrosi, qui malgré le confinement, malgré l’attentat terroriste du 29 octobre, est dans cet esprit de toujours vouloir défendre la culture, et il m’a donné l’autorisation d’enregistrer la Première. Le numérique était au cœur de cette production d’Akhnaten mais je rassure le public niçois, cette production sera à nouveau programmée en ouverture de saison 21/22...

Quels sont vos rapports avec les trois autres maisons de la Région Sud, voire avec l’Opéra de Monte-Carlo tout proche ?

Notamment par rapport au confinement, nous avons des rapports étroits avec les autres maisons de la région Sud. Nous échangeons sur les conditions sanitaires, les reprises d’activité et les échanges de productions. Nous avons monté un véritable réseau des opéras du sud. Nous avons aussi des projets à long terme à l’initiative de la Région Sud qui a souhaité que les quatre maisons qui la composent puissent unir leurs forces pour réaliser une coproduction ensemble tous les deux ans et voire plus tard tous les ans. La première expérience a été une réussite avec La Dame de pique, mise en scène par Olivier Py (nous y avons assisté).
La Covid-19 nous a ralenti sur les projets futurs mais nous avons un grand projet à partir de la saiison 22/23, et également un deuxième projet tout aussi important dans la même saison cette fois-ci de création mondiale avec l’un des compositeurs les plus en vue aujourd’hui. Je considère qu’ensemble, nous sommes plus forts pour monter des productions de grande envergure que seuls nous ne pourrions tout simplement pas produire. Concernant l’Opéra de Monte Carlo, j’entretiens une relation très franche et très amicale avec Jean-Louis Grinda qui est un ami. Nous nous parlons, nous échangeons et nous nous déplaçons souvent dans les différents théâtres, et là où nous devons encore nous améliorer est de coordonner les dates de nos représentations car nous savons que le public se rend aussi bien à Nice qu’à Monte-Carlo, mais c’est un exercice extrêmement difficile...

Quels sont vos projets et vos espoirs pour l’Opéra de Nice ? Songez-vous par exemple à susciter la création ?

L’Opéra de Nice n’a pas qu’une seule mission mais plusieurs à mener conjointement, aussi importantes les unes que les autres. La première pour moi est d’augmenter la fréquentation en élargissant les publics, en ouvrant les portes, en sortant de nos murs. Je souhaite que le public aille à l’opéra comme il va au cinéma, comme c’est le cas en Allemagne. Pour cela, il faut augmenter le nombre des représentations, pouvoir attirer la presse nationale et internationale, rayonner dans la ville, sur le territoire et au-delà mais savoir également attirer les mécènes et les coproducteurs et nous constatons que rayonner par le numérique est primordial en ces temps de confinement même si l’opéra a besoin de son public pour vibrer. Les artistes doivent sentir le public, doivent vibrer avec lui qui les applaudit, mais le numérique reste toute de même une plateforme essentielle de l’opéra car il est prouvé que par le numérique nous pouvons toucher beaucoup plus de personnes très rapidement.
Sinon oui, il y aura une création mondiale lors de la saison 22/23, mais je ne peux pas dire encore quel metteur en scène ni quel compositeur, et ce sera donc, comme je vous l'ai déjà dit, une création avec les quatre théâtres de la Région Sud. Et pour 20/21, j’ai inscrit dès ma première année des opéras en coproduction avec le Festival de musique contemporaine Manca, et ces deux opéras font partie intégrante de cette saison. Un théâtre qui ne crée pas est un théâtre qui meurt, et il est de mon devoir, et il de notre devoir d’opéras du vingtième siècle d’enrichir le répertoire du 21ème siècle.

Propos recueillis en novembre 2020 par Emmanuel Andrieu

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