Rencontre avec Adèle Charvet autour d'une reprise pleine d'espoir

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Nous avions pu échanger avec la jeune mezzo-soprano Adèle Charvet en avril dernier, alors que les opéras avaient fermé leurs portes. Parmi ses projets pour cette rentrée, la cantatrice avait alors le rôle de Mercedes à l'Opéra de Paris, mais entre pandémie et travaux, les maisons lyriques ont parfois dû remanier leur programmation. C'est ce qui s'est passé pour l'Opéra de Paris, qui a annulé les représentations de sa Carmen en septembre et octobre, mais aussi pour l'Opéra de Montpellier qui, plutôt que de donner Aida, proposera finalement une nouvelle production du Barbier de Séville mise en scène par Rafael Villalobos dès la fin du mois et à laquelle Adèle Charvet a été conviée. 
Nous avons ainsi eu l'opportunité d'échanger avec la jeune mezzo-soprano pour évoquer notamment ses premiers pas à Garnier avec le concert "Perpetual Music", et sa deuxième Rosina à Montpellier, dans sa ville natale...

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Pour vous, comment s’est passé le déconfinement ? Est-ce que cela a été un vent de liberté après cette pause imposée, ou bien avez-vous au contraire eu de l’appréhension, notamment pour la reprise dans ce contexte particulier ?

A titre personnel, je dirais que le déconfinement a été beaucoup plus difficile que le confinement, car à ce moment-là, je savais exactement pourquoi je ne pouvais pas travailler : tout le monde était à l’arrêt, on était un peu tous dans le même bateau. Par ailleurs, j’avais vraiment beaucoup travaillé avant, du coup ça m’a fait prendre des vacances forcées, ce dont je n’ai pas tellement l’habitude, et ça m’a fait le plus grand bien en mettant aussi la voix au repos ! Cependant, une fois qu’on a été déconfiné, j’ai trouvé très dur de voir que la vie reprenait son cours, que tout le monde reprenait le travail, sauf les artistes. Donc finalement, je tournais à vide au moment du déconfinement, bien plus qu’en confinement !
J’ai recommencé à travailler fin juin, je n’ai donc pas été « désœuvrée » très longtemps, mais la reprise, consistait d’abord en des captations vidéo ou audio (ou les deux), des événements sans public. J’ai trouvé ça un peu aride de reprendre avec ce type de projets où on a évidemment l’exigence de la perfection parce qu’il y a des micros et/ou des caméras, mais où on n’a pas la gratification de chanter pour quelqu’un. Finalement, c’était presque plus stressant que d’habitude !
Après, j’ai eu un été bien plus calme que d’habitude, avec énormément d’annulations, quelques reports et quelques concerts maintenus. Ca m’a aussi permis de passer du temps en famille, finalement ce n’était pas plus mal.

En parlant de votre reprise, il y a justement eu le concert « Perpetual Music » à Paris au début du mois…

Oui, en effet, j’ai eu la chance d’être invitée par Renaud Capuçon, et j’avais aussi le privilège d’être la seule chanteuse de la partie du gala qu’il gérait. Il s’agissait en fait de deux galas en un avec une première partie autour de Rolando Villazón, avec l’ensemble L’Arpeggiata, de formidables chanteurs, une grande fête, le sud-américano-baroque… et une seconde partie autour de Renaud (Capuçon). Celle-ci était exclusivement autour de la musique de chambre, avec de jeunes musiciens, plutôt en début de carrière, comme le Trio Metral, le Quatuor Agate, Marie-Ange Nguci… et moi ! J’étais accompagnée du merveilleux pianiste Ismaël Margain. C’était un vrai bonheur de faire ça avec lui. J’ai chanté Morgen ! de Strauss, avec Renaud (Capuçon) qui jouait le solo de violon. C’était un cadeau pour ma première fois sur la scène de l’Opéra Garnier ! J’ai aussi chanté deux extraits de Porgy and Bess, « Summertime » et « Ain't necessarily so », dans l’esprit festif du gala que j’imaginais. C’est un répertoire que j’adore, j’ai une affinité particulière avec l’anglais, et il se trouve qu’Ismaël, en plus d’être un pianiste concertiste merveilleux, est aussi un grand improvisateur. C’était donc le partenaire idéal pour cet exercice.

Comment avez-vous préparer ce concert ?

Pour ma part, j’ai répété chez Ismaël, en gardant les distances. Finalement, les organisateurs ne prennent pas trop en charge les répétitions en amont. En revanche, le jour du concert, on avait effectivement des règles à respecter : évidemment, ne pas enlever son masque quand on déambule, mais on pouvait le retirer sur scène, respecter la distanciation sociale… Essayer de ne pas trop se chanter dans la figure, en fait ! Mais finalement, c’était moins contraignant que ce qu’on peut imaginer. On s’en accommode. Et puis on est tellement heureux de faire de la musique que ce n’est pas très grave !

Que pensez-vous de cette initiative de Rolex de proposer cette série « Perpetual Music » ?

J’ai trouvé que c’était une très belle initiative. Evidemment – mais c’est lié aux normes sanitaires –, j’ai regretté qu’il n’ait pas pu y avoir plus de public, car celui-ci était extrêmement réduit.
A part ça, je me réjouis de deux choses, à commencer par le fait de streamer ce concert gratuitement. Je suis vraiment pour l’accessibilité à ce type de répertoire, même si la gratuité c’est bien pour un temps, mais ça ne peut pas non plus devenir une norme. Pour ce concert, j’ai trouvé que c’était vraiment un beau geste : c’était du mécénat pur. Tout comme permettre à de jeunes interprètes de jouer sur cette scène. J’étais vraiment enchantée, ravie.

Il y a eu des remaniements de programmations suite à la pandémie, et c’est finalement grâce à cela que nous allons vous retrouver en Rosina à Montpellier dès la fin du mois. Comment s’est passé ce remaniement de planning pour vous, et cette proposition peut-être inattendue ?

C’était effectivement complètement inattendu. A la base, je devais chanter le rôle de Mercedes dans Carmen à l’Opéra de Paris. Les répétitions devaient commencer fin août, et je devais avoir des représentations jusqu’à mi-novembre. J’ai finalement appris que l’Opéra de Paris fermait ses portes, et que la production est donc en partie annulée. Ce qui est absolument fou et qui me fait croire en ma bonne étoile, c’est que ce même jour où je croyais ne plus avoir de travail jusqu’en novembre, j’ai reçu l’appel de la proposition de l’Opéra de Montpellier ! Lui aussi changeait son fusil d’épaule puisqu’il devait initialement faire Aida pour son début de saison. J’imagine que la Covid a tout chamboulé, et ils ont choisi de faire Le Barbier de Séville. Miraculeusement, j’étais complètement libre, et en plus c’est ma ville natale. Tout était réuni pour que je dise « oui », absolument !

Il s’agit donc de votre deuxième Rosina. Comment avez-vous préparé ce rôle pour Montpellier ? Comme il s’agit de votre ville natale, il y a probablement un petit quelque chose en plus ?

Je l’ai chanté pour la première fois il y a un an et demi à l’Opéra de Bordeaux. A l’époque, c’était aussi mon premier rôle de premier plan, donc c’était un moment spécial dans ma vie. Il y avait néanmoins un côté plus « protégé » parce que j’étais dans le cast « jeunes chanteurs ». On était tous des chanteurs de même âge, on formait un peu le « cast bébé » même si on savait déjà se défendre ! Là, ce n’est plus du tout le cas : j’ai conscience que je suis un peu passé de l’autre côté, que même si je suis encore jeune, je ne suis plus un « bébé » du tout (rire). Je suis d’ailleurs entourée de collègues merveilleux.
On a toujours l’appréhension de faire ses preuves, mais c’est vrai que j’avais surtout envie de mieux chanter ce rôle, de me dire que j’ai progressé depuis ce temps-là, que j’ai autre chose à apporter à l’œuvre, un peu plus de maturité, à la fois de vie et vocale. Pour Montpellier, en l’occurrence, j’ai eu assez peu d’informations sur la mise en scène, si ce n’est qu’à un moment donné, je dois danser. Donc je me suis évidemment préparé vocalement, techniquement, mais j’ai aussi répété des pas de danse !
Il fallait en effet que je reprenne le rôle : je l’avais encore très bien en mémoire, mais je ne l’avais plus tellement chanté, donc il fallait un peu remettre les difficultés techniques dans le corps et dans la voix. Il s’agit davantage de réactiver la mémoire musculaire.

Les répétitions viennent tout juste de commencer, mais pouvez-vous déjà nous parler de cette production et du projet de Rafael Villalobos ?

Je peux dire ce que j’en sais ! Rafael Villalobos est né et a grandi à Séville, et c’est donc vraiment un hommage à sa culture. Il est influencé par Almodóvar, dans un esprit très Movida, et la production, assez moderne et edgy, comptera d’ailleurs de nombreuses petites références au cinéma. Rosina est une vraie jeune femme de Séville, en pleine exploration de son pouvoir et de sa sensualité. Le côté proto-feministe du personnage est aussi exploré, bien qu’au fond elle ne se rende pas compte qu’en voulant se libérer de la tutelle d’un homme (Bartolo), elle se met sous la tutelle d’un autre (en se mariant au comte Almaviva). Les personnages des servants sont aussi beaucoup mis en avant afin d’accentuer les rapports de classes, aspect essentiel de la pièce de Beaumarchais mais plutôt effacé dans l’ouvrage de Rossini !
Après, j’avoue n’avoir eu que trois heures de répétitions pour le moment, c’est donc un peu difficile d’en parler davantage. ! Mais j’ai moi-même hâte de découvrir ça. Rafael Villalobos bouillonne d’idées, il a vraiment envie de nous emmener quelque part, et il  veut vraiment qu’on s’amuse aussi, ce qui est toujours très agréable.

A part ce remaniement, est-ce qu’il y en a eu d’autres dans votre saison, ou bien est-ce le seul ?

Pour la saison prochaine, pour le moment, c’est le seul. Je touche du bois ! Je crois qu'actuellement, on ne peut pas vraiment prédire grand-chose, mais pour l’instant c’est bien le seul. Je n’ai eu vent d’aucune information ou même rumeur de report ou d’annulation pour mes autres productions. Donc si tout va bien, tout devrait se dérouler comme prévu.

Avec tout ce qui s’est passé (comme les nombreuses offres de streaming ou l’accès à des vidéos gratuitement) et ce qui se passe encore, comment voyez-vous l’avenir lyrique en France ?

D’une part, je crois que ce que ça a fait émerger chez les chanteurs lyriques, en tout cas en France, c’est une solidarité et une fédération sans précédent suite à toutes ces annulations. On s’est rendu compte qu’on est effectivement tenu par des contrats, mais les maisons ne les honorent pas toujours : il y a eu énormément de problèmes à ce niveau-là. Suite à cela, a été créée l’association UNiSSON (je tiens à préciser qu’elle a été créée par de formidables chanteurs engagés, mais que personnellement je n’y suis pour rien !), avec une sorte de cellule d’écoute, de conseils pour gérer les annulations et les reports, etc. C’est quelque chose qui n’existait pas : en tant que chanteurs lyriques, on est un peu des loups solitaires, et finalement, par cette solitude, on est un peu fragilisé dans ce genre de situation. Je trouve que ça, c’est vraiment porteur d’espoir pour l’avenir. Après, personnellement, je n’ai pas forcément de vision, j’espère seulement qu’on arrivera à une ère post-Covid assez rapidement et qu’on pourra remonter sur scène sans craindre de voir les productions annulées les unes derrière les autres. Ce que je trouve très difficile quand on est artiste, c’est de travailler un peu dans le vide, sans la certitude de l’aboutissement, car il y a alors une grande perte de sens dans notre pratique.
Par ailleurs, les affaires reprennent, les maisons réouvrent,.. J’ai bon espoir que l’activité reprenne et que les gens reviennent, qu’ils aient eu ce manque, que celui-ci ait été créé par le confinement. C’est d’ailleurs là où je vois la limite de la gratuité : finalement, il ne faut pas autant avoir tout à portée de main, parce que sinon on s’habitue à la gratuité, à regarder des concerts sur son ordinateur, et on ne sort plus de chez soi. Je pense donc qu’il faut bien réfléchir à l’outil technologique des réseaux sociaux, de YouTube, des plateformes de streaming, etc., et les utiliser à bon escient pour que ça serve les artistes, et non pour que ça remplace le concert.

Pensez-vous que, justement, avec toutes les possibilités mises en place pendant le confinement, cela a donné l’opportunité à des personnes qui n’avaient jamais mis les pieds dans un opéra de découvrir cet art, et d’avoir envie de se déplacer dans une salle pour voir un spectacle ?

J’ose espérer que cela a pu faire émerger au moins une curiosité, peut-être une envie de se rendre au concert. Ce serait tellement triste que le public remplace finalement l’expérience live de la musique par des vidéos et des captations... D’autant plus qu’en réalité, les places peuvent certes être chères, mais il y en a en fait à tous les prix ! L’Opéra de Montpellier notamment fait un véritable pas vers le public puisque toutes les places sont à 10 euros jusqu’à fin décembre ! Je pense donc que ça peut donner envie... 

Propos recueillis par Elodie Martinez le 9 septembre

© Marco Borggreve

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