Le Comte Ory, un drôle de paroissien !

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La saison 2014 / 2015 du programme Viva l’Opéra s’achève avec le Comte Ory : le truculent opéra de Rossini sera donc transmis au cinéma ces jeudis 2 et 9 juillet, dans une production décalée de l’Opéra de Zurich ayant fait date. Signée Patrice Caurier et Moshe Leiser, elle transpose l’œuvre dans une France d’après-guerre « façon Jacques Tati » et s’appuie sur un plateau vocal qui n’est pas en reste : le ténor mexicain Javier Camarena dans le rôle-titre se tient notamment aux côtés de Cecilia Bartoli pour incarner la Comtesse Adèle.
L’occasion de revenir sur l’histoire et le contexte de cet opéra réjouissant qui  multiplie les clins d’œil et quiproquos.

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On imagine mal aujourd’hui le succès que remporta Le Comte Ory qui s’est maintenu au répertoire presque aussi longtemps que Guillaume Tell, créé une année plus tard. Les aventures libertines d’un comte aux passe-temps donjuanesques avaient tout pour ravir le public bourgeois de la Restauration. On raffolait de ces histoires scabreuses qui permettaient de s’affranchir l’espace d’une soirée des impératifs d’une   morale austère et pointilleuse. Pour sa dernière comédie composée trois ans après Le Voyage à Reims (1825), Rossini a recours à son habituelle technique du « copié-collé ». La partition du Comte Ory reprend une grande partie de celle du Voyage à Reims. Le compositeur réussit le tour de force qui consiste à faire de l’habileté à « accommoder les restes », un art véritable, ce qui nous amène à nous interroger : comment faire du neuf avec du vieux ? Comment séduire à nouveau le public en reprenant la même musique pour accompagner une intrigue d’esprit totalement différent ?  Chef-d’œuvre plein d’humour et de fantaisie, Le Comte Ory est plus qu’un ouvrage mineur. « Une des meilleures partitions de Rossini » selonBerlioz, fervent admirateur d’un ouvrage qui lui semblait avoir été «  composé avec amour ». Le Comte Ory nous permet de prendre la « mesure » de  la « méthode » Rossini pour mieux  en comprendre la réussite. C’est une sorte de chant du cygne d’un compositeur décidément très énigmatique en dépit des apparences :un an plus tard, alors qu’il n’avait que trente-six ans, Rossini allait prendre sa retraite et abandonner la scène lyrique avec Guillaume Tell.

Un collage opportuniste ?

L’étonnante carrière de  Gioacchino Rossini (1792-1868) commence en 1810 avec La cambiale di matrimonio (Le contrat de mariage), un opéra-bouffe écrit en quelques semaines pour le Théâtre San Mosè de Venise. Le compositeur remporte un formidable succès avec cette œuvre dans laquelle on décèle déjà une énergie contagieuse. Rossini a 18 ans et sa carrière est lancée. On pourrait définir sa musique comme un tourbillon de plaisir, une oasis presque toujours heureuse où se croisent des êtres pleins de fantaisie et de ressources. On serait tenté de croire le compositeur à l’unisson de certains de ses personnages vifs, légers, emportés par les rythmes affolés de ses fameux « crescendo accelerando ». Et pourtant ! Rossini compose  40 opéras entre 1810 et 1829  avec une  rapidité et une régularité déconcertantes. Puis, à cette prodigieuse frénésie créatrice succèdent 40 années de silence. Rossini se contentera désormais de passer une vie agréable à Paris où il recevra toute l’Europe musicale, comblé d’honneurs et de gloire.

Dès ses débuts Rossini a eu recours à la technique du réemploi.Car les ouvrages se succèdent à un rythme époustouflant, tandis qu’il court d’une ville à l’autre, répondant à un nombre de commandes en continuelle expansion. Rossini sera appelé par Stendhal, son admirateur et inconditionnel soutien, le « Napoléon de la musique » ! L’écrivain compare d’ailleurs ses voyages triomphaux à la « campagne d’Italie ». Profitant de l’éloignement des théâtres et de la variété d’un public pour lequel il n’existe pas encore d’enregistrements, Rossini « recycle » dans chaque nouvelle création tout ce qui peut l’être ! En réutilisant telle ouverture ou telle mélodie qui a déjà rencontré le succès, il parvient à faire de ses opéras des sortes de patchwork de génie.

Le Comte Ory s’inscrit dans cette perspective. Rossini ne croit nullement à la nécessité de soumettre la musique au texte : «  L’expression de la musique (…) ne consiste pas à peindre sur le vif les effets extérieurs des émotions de l’âme » mais à « savoir les susciter chez qui l’écoute ». Les mots doivent servir la musique qui suscite par elle-même les émotions. C’est pourquoi, l’auditeur ne perçoit à aucun moment de décalage entre ce qu’il entend et les situations nouvelles qui sont venues se substituer aux précédentes. Pourtant quel décalage entre Le Voyage à Reims et Le Comte Ory ! D’un côté, le compositeur œuvre à l’exaltation de la monarchie, de l’autre, il se laisse inspirer par les caprices d’un comte licencieux. Mais cela ne saurait l’effrayer puisqu’il est convaincu que : « Si le musicien s’applique à suivre pas à pas le sens des mots, il composera une musique inexpressive en elle-même, pauvre, vulgaire, faite (…) comme une mosaïque, et incohérente ou ridicule ».

En dépit d’un grand succès public, Le Voyage à Reims qui se présente comme une « cantate scénique », ne connaîtra que quatre représentations  avant sa spectaculaire renaissance en 1984 au Festival de Pesaro sous la direction de Claudio Abbado. Rossini retira très rapidement de l’affiche cet ouvrage de circonstance composé pour les fêtes du sacre de Charles X à Reims. Feu d’artifice éblouissant, Le Voyage à Reims apparaît essentiellement comme un brillant florilège du répertoire de l’ « opera buffa » italien, dans lequel Rossini avait pu déployer tout le raffinement de son écriture vocale. Sans intrigue, l’œuvre offre une galerie pittoresque et cosmopolite de personnages séjournant à l’auberge du Lys d’Or, étape sur la route qui les mènera jusqu’à Reims et sa fameuse cérémonie. On peut comprendre que Rossini  ait cherché l’occasion de réutiliser un tel matériau musical dont la parfaite réussite marquait l’aboutissement de tout son savoir-faire. Comment n’aurait-il pas souhaité que sa musique atteigne ainsi le plus grand nombre de mélomanes ?

Séductions du style troubadour

L’occasion attendue se présente sous la forme d’un opéra bouffe que Rossini décide de composer à partir d’un vaudeville d’Eugène Scribe, Le Comte Ory (1816). Ce sera la dernière comédie de Rossini et la seule écrite pour Paris. Constitué d’un seul acte avec numéros musicaux conformément aux lois du genre, le vaudeville de Scribe a remporté un grand succès. Il s’inspire d’une vieille ballade picarde publiée en 1785 dans laquelle on relate comment le comte Ory s’est déguisé en religieuse pour s’introduire dans un couvent afin d’abuser des pensionnaires… Pour ne pas choquer son public avec cette anecdote paillarde digne de Rabelais, Scribe transforme le couvent en château et les religieuses en dignes épouses de croisés partis guerroyer. Le retour providentiel des valeureux combattants sauvera in extremis la vertu et rétablira la morale dans ses droits. Reste à adapter cette anecdote libertine pour en faire un opéra.

Aidé de Charles-Gaspard Delestre-Poirson, Scribe bâtit un livret en deux actes, tenant compte de la volonté de Rossini de réutiliser certains passages du Voyage à Reims. L’acte 1 reprend le rythme endiablé caractéristique du Voyage à Reims dont on retrouve plusieurs airs ainsi que le « Gran Pezzo Concertato », réduit de quatorze à sept solistes, qui sert désormais de final. Alors que le premier acte ne contient qu’un morceau original, le duo entre Isolier et Ory, le deuxième acte comporte pour l’essentiel de la musique nouvelle et son atmosphère contraste quelque peu avec  un début « tambour battant ». Les seules parties reprises sont le duo d’Ory et de la comtesse, et l’air de Raimbaud.

L’ingéniosité de Rossini triomphe là où un compositeur moins habile aurait frôlé le disparate. Le musicien sait parfaitement unifier tous ses matériaux pour construire un opéra répondant au goût de l’époque pour le Moyen-Age. En ce début du XIXème siècle, cette prédilection se manifeste par le triomphe du « style troubadour » dans la littérature, la peinture ou la musique. On s’enthousiasme facilement pour un Moyen-Age de fantaisie tel que nous le dépeint en quelques mots évocateurs l’air de  Raimbaud, « Dans ce lieu solitaire » (Acte 2) : «  Une harpe jolie…De la tapisserie; Près d’une broderie J’aperçois un roman ! (…) Marchant à l’aventure Sous une voûte obscure, J’entrevois l’ouverture D’un affreux souterrain (…) Une beauté naïve Peut y gémir, captive. Je m’élance et j’arrive Dans un vaste cellier ». Cette « poétique » description est placée dans la bouche d’un personnage parti à la recherche d’un cellier empli de bonnes bouteilles ! Rossini prend donc ses distances avec le charme mystérieux des châteaux médiévaux. Il sacrifie au « style troubadour » tout en retrouvant l’ironie et l’esprit du « dramma giocoso », genre florissant à la fin du XVIIIème siècle. Le Comte Ory  tient du divertissement léger et raffiné même lorsqu’il exploite la veine comique la plus grossière, comme dans l’air de Raimbaud apparemment digne d’une chanson de carabin... La subtilité de l’écriture musicale parvient à transcender le comique un peu lourd de la situation. Et cette subtilité a déjà opéré dans un autre ouvrage puisque l’air de Raimbaud est la reprise de la cabalette énumérative de Don Profondo, « Medaglie incomparabili », qu’on entend dans Le Voyage à Reims.

On pourrait multiplier les exemples montrant avec quelle ironie Rossini pratique le « style troubadour ». A l’acte 2, on voit les compagnons du comte alterner une chanson à boire pleine d’entrain, « Qu’il avait de bon vin, Le seigneur châtelain ! », avec une dévote prière parodiant le style de Palestrina, « Toi que je révère ».   

Sur les pas de Mozart

Dans Le Comte Ory, Rossini confie l’interprétation d’un personnage masculin à une femme, en l’occurrence une mezzo-soprano. Il s’agit d’Isolier, un jeune page amoureux de la comtesse Adèle. Ce rôle travesti fait irrésistiblement penser à un autre adolescent célèbre, lui aussi épris d’une inaccessible comtesse, le Chérubin des Noces de Figaro de Mozart. Les deux compositeurs excellent à jouer de l’ambiguïté née de cette confusion des sexes que l’art lyrique a exploitée dès ses origines. Le Couronnement de Poppée (1643) de Monteverdi offre déjà un exemple de cette utilisation avec le personnage de la Nourrice, Arnalta. La similitude avec l’univers mozartien est très nette dans le magnifique trio final : « A la faveur de cette nuit obscure ». La richesse et la subtilité  mélodiques de cette page ne sont pas très éloignées de celles d’un Schubert. L’émotion qui submerge l’auditeur l’emporte nettement sur le comique de la situation.

Sous l’apparence de  « sœur Colette », le comte Ory s’est introduit dans la chambre de la comtesse Adèle. Alors qu’il croit prendre la main de celle qu’il convoite, il saisit celle d’Isolier venu sauver sa bien-aimée des assauts du comte. Dans l’obscurité sensuelle de la chambre, les trois personnages se laissent griser par la confusion amoureuse née du travestissement. Le comte veut étreindre Isolier qu’il prend pour la comtesse et il s’en faut de peu que la méprise n’aille jusqu’à son terme ultime. En reprenant le jeu des déguisements dans une configuration qui rappelle la situation de l’acte IV des Noces de Figaro, Rossini va encore plus loin. Il démultiplie les troubles miroitements nés de la confusion des sexes avec tout l’étonnant savoir-faire de son écriture musicale.  

Avec Le comte Ory, Rossini tourne définitivement la page de la comédie en signant un ouvrage séduisant par tous les aspects qui le rendent inclassable. Nous ne sommes plus vraiment dans un « opera buffa », ni dans un opéra-comique français, à cause de l’absence de dialogues parlés. Serions-nous en présence d’une ébauche de ce que l’on appellera l’opérette, genre qui s’épanouira avec Offenbach ? Le raffinement de la partition nous éloigne de cet esprit. Admettons qu’il s’agit d’une œuvre hybride qui demande à être mieux écoutée. Berlioz, pourtant peu indulgent avec Rossini, considérait Le comte Ory, comme « l’une de ses meilleures partitions » présentant des « beautés diverses qui, adroitement réparties, suffiraient au succès de deux ou trois opéras ».

Catherine Duault

Pour plus d'informations : Le Comte Ory donné dans le cadre du programme Viva l'Opéra (2 et 9 juillet 2015). 

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