Le Chevalier à la Rose, au passage du temps

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Pour conclure l’année 2016, la Royal Opera House de Londres programme une nouvelle production du Chevalier à la Rose, avec notamment Renée Fleming dans le rôle emblématique de la Maréchale.
Dans sa mise en scène, Robert Carsen situe l’œuvre non pas au milieu du XVIIIème siècle comme le veut le livret original, mais en 1910, à la date à laquelle Richard Strauss a composé son opéra... en s’inspirant du contexte social de son époque. Le metteur en scène canadien entend ainsi souligner la dimension éminemment sociale de l’œuvre et en attendant d’assister à la première, nous décryptons le contexte de l’opéra et le sens que le compositeur et son librettiste ont souhaité lui donner.

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Richard Strauss

Créé le 26 janvier 1911 à l’Opéra Royal de Dresde, Le Chevalier à la Rose marque l’apogée de la carrière de Richard Strauss (1864-1949) qui s’impose comme un artiste au talent incontesté. Cas assez rare dans les annales du théâtre lyrique, Le Chevalier à la Rose présente un livret dont la richesse l’apparente à une véritable œuvre littéraire, susceptible d’une lecture à plusieurs niveaux. Depuis Elektra (1909), son quatrième opéra, le musicien a entamé une fructueuse collaboration avec Hugo von Hofmannsthal (1874-1929), un authentique écrivain capable de devenir, plus encore qu’un interlocuteur privilégié, son  véritable inspirateur. «  Ce sont vos mots qui font sortir de moi la plus belle musique que je pouvais donner », avoue le compositeur à son « second moi », qui n’est pas un simple faiseur de livret mais un poète, doublé d’un excellent dramaturge. Une abondante correspondance illustre toutes les étapes de cette légendaire complicité  qui prit parfois une tournure des plus houleuses. Le Chevalier à la Rose demeure leur œuvre commune la plus célèbre. Strauss désirait s’éloigner de l’univers tragique pour composer de « nouvelles Noces de Figaro ». D’un banal sujet de comédie allait naître une œuvre fascinante, dominée par un des plus beaux rôles de tout le répertoire lyrique, celui de la Maréchale, héritière déclarée de la Comtesse des Noces de Figaro. Véritable héroïne de ce drame, elle incarne un des thèmes de prédilection des écrivains viennois de ce début du XXème siècle, celui du passage du temps qui entraîne sans retour, comme une force inéluctable, vers le délitement et la disparition.

Saisir l’insaisissable passage du temps

Début 1909, l’écrivain présente à Strauss un projet de « Spieloper », c’est-à-dire de comédie. Enthousiasmé par cette ébauche, le musicien se met au travail avec son librettiste. Strauss achèvera sa partition le 26 septembre 1910. Un ressort dramatique essentiel porte la marque originale de  Hoffmannsthal : c’est lui qui invente le cérémonial de la présentation d’une rose d’argent à celle que l’on veut demander en mariage. La situation de départ est donc des plus simples : la demande de désignation d’un « chevalier à la rose » formulée par le baron Ochs qui est sur le point d’épouser Sophie, entraîne le choix d’Octavian par la Maréchale, prise d’une inspiration soudaine et fatale. Le spectateur pressent d’emblée l’enchaînement des faits : Octavian et Sophie vont tomber amoureux l’un de l’autre, le baron sera repoussé au profit d’un mariage plus conforme à l’âge et aux sentiments, et la Maréchale sera délaissée comme elle en a déjà l’intuition. L’enjeu de la comédie ne réside donc pas dans un éventuel suspens mais dans une ambition bien plus étonnante, bien plus risquée.


Renée Fleming (la Maréchale)

Strauss et Hoffmannsthal tentent de rendre sensible le passage du temps à travers la soudaine prise de conscience d’un personnage, la Maréchale, qui cherche à s’accepter telle qu’elle est en confrontant le plus lucidement possible, passé, présent et futur. Contemporain de Freud, Hofmannsthal avait compris l’importance du langage et perçu tout ce que la musique pouvait lui ajouter pour parvenir à traduire l’inexprimable, c’est-à-dire l’insaisissable identité de ceux qui succombent aux intermittences du cœur. La force et la richesse du texte ne demandaient qu’à être décuplées par une musique capable de rendre merveilleusement accessible l’intériorité de personnages complexes et changeants.

Ce n’est qu’après l’avoir suggéré qu’elle tente de s’expliquer un  choix dangereux dicté par son humeur du moment. « Hippolyte, aujourd’hui vous avez fait de moi une vieille femme » dit-elle à son coiffeur. Mais ce n’est pas son apparence qui a vieilli, c’est sa perception du temps qui a changé comme en témoigne sa méditation qui semble s’improviser devant nous. Strauss utilise un style proche de la voix parlée dialoguant avec un orchestre réduit. Le mouvement naturel de la pensée se traduit musicalement dans un monologue qui mêle fatalisme et effort de lucidité sur soi-même.

D’une Vienne à l’autre

En choisissant le règne de l’impératrice Marie-Thérèse comme cadre de cette comédie, Hoffmannsthal ne cherche pas à reconstituer fidèlement l’univers de la haute société viennoise du XVIIIème siècle. Richard Strauss ne souhaite pas davantage revenir vers un « classicisme » perdu, comme le prouve la modernité de son langage musical. Il s’agit de montrer que le drame du temps et du vieillissement entraîne aussi des bouleversements dans les civilisations qui meurent comme les hommes.  Il faut se garder de réduire  Le Chevalier à la roseà un génial pastiche même si, à l’instar de son librettiste, Richard Strauss pratique sans cesse l’art de la citation dans une partition qui excelle à adapter langages et styles divers. Ainsi Johann Strauss et ses irrésistibles valses traversent toute l’œuvre de leurs rythmes enveloppants. L’anachronisme musical que constitue l’introduction de la valse viennoise au temps de Marie-Thérèse crée un effet de distanciation permanent.  Constituant le « cœur battant » de cet opéra dont chaque acte est organisé sur un rythme ternaire, la danse emblématique de la Vienne du XIXème siècle est associée à tous les moments-clefs de l’opéra et accompagne les protagonistes en les caractérisant.


(c) Monika Rittershaus

Librettiste et compositeur tendent un miroir à leurs  contemporains en situant leur intrigue au milieu du XVIIIème siècle, c’est-à-dire au moment où l’aristocratie amorce son déclin, tandis que la bourgeoisie entame son ascension. Il y a d’évidentes similitudes entre l’époque où est censé se dérouler la comédie et celle de sa composition. En 1911, la société viennoise se délite elle aussi. La monarchie austro-hongroise va bientôt disparaître tandis que la bourgeoisie est à son apogée. Vienne entre dans un processus de décadence, magnifiquement décrit et analysé par Stefan Sweig dans Le monde d’hier. Le Chevalier à la Rose présente une évocation constamment ironique du règne de Marie-Thérèsedont tous les éléments représentés viennent du fonds littéraire ou musical dans lesquels les auteurs ont puisé pour la plus grande réussite de leur ouvrage. La fin d’une société est à la fois représentée sur la scène et vécue par les spectateurs dans la salle.     

Une comédie légère en forme d’adieu au passé

Contrairement à ce que nous indique le titre de cette « comédie pour musique », le personnage principal n’en est donc pas un « féérique chevalier », mais une « Maréchale » pratiquant l’élégance du cœur avec une rare générosité.


Régine Crespin (la Maréchale, 1969)

C’est bien elle qui semble déplacer le centre de gravité de cette comédie qui mêle la farce aux élans lyriques les plus exaltés. Dans le cadre conventionnel de la « commedia dell’arte » revu par le plus pur esprit viennois, se déroule le drame intime d’une femme « vieillissante » qui va connaitre une évolution décisive en l’espace de quelques heures. Le cruel délitement de la beauté et des sentiments qui s’y attachent est rendu supportable par le charme envoûtant d’une nostalgie à la légèreté douce-amère, enveloppante et virevoltante comme les valses viennoises qui irriguent toute la partition. « Il faut prendre les choses à la légère… » comme le dit la Maréchale qui a fort bien compris que son monde aristocratique doit se résoudre à frayer avec des personnages interlopes… La scène finale de l’opéra n’a-t-elle pas pour cadre une auberge de bas étage où la Maréchale a pourtant accepté de se rendre ?

Face à trois héros tout en finesse, la Maréchale, Octavian et Sophie, se dressent des personnages qui représentent un monde où les bonnes manières comme les bons sentiments se dissolvent dans l’air du temps. Avec ses façons déplacées et ses outrances, Ochs sera un personnage essentiel autour duquel s’articule la dimension comique de l’ouvrage. Strauss avait d’ailleurs d’abord envisagé d’intituler son opéra : Ochs von Lerchenau et la rose d’argent. Faninal, le père abusif, remplit quant à lui le rôle du parvenu, tandis qu’Annina et Valzacchi sont les inévitables intrigants prompts à monnayer leurs services.

Un miroir d’époque

La noblesse autrichienne réussit à agréger à la fois la Maréchale et l’encombrant baron Ochs qui peut apparaître grossier, intéressé et sans scrupule. Et Octavian, héritier d’une grande maison, n’hésite pas à épouser Sophie, la fille du roturier Faninal qui a fait fortune en vendant des fournitures militaires.

Cette situation renvoie clairement à la société viennoise de 1911 dominée par une puissante bourgeoisie d’affaires alors que l’aristocratie s’étiole au milieu de ses illusions perdues. La monarchie austro-hongroise n’a plus que quelques années à vivre. 1911, c’est aussi l’année où les sociaux-démocrates triomphent aux élections tandis que des affrontements sanglants opposeront la police aux ouvriers qui manifestent. Un monde est en train de disparaître alors que la première Guerre mondiale se profile à l’horizon. Hoffmannsthal projette dans le personnage de la Maréchale, les inquiétudes et le désarroi d’une société viennoise inéluctablement entraînée vers la décadence.

Miroir cruel et implacable non seulement d’une société inscrite dans l’Histoire mais aussi de l’époque de son surgissement, Le Chevalier à la Rose  nous invite à « éprouver la fragilité de toutes les choses éphémères », en nous faisant ressentir à travers une parfaite et étonnante imbrication du texte et de la musique « comment tout se dissipe, à la façon des rêves et de la brume ».

Catherine Duault

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