Crash en Russie : voile noir sur les Chœurs de l’Armée Rouge

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La mer Noire n’aura jamais aussi bien porté son nom qu’en ce jour de Noël particulièrement sombre pour la Russie et les amoureux des belles voix. Ce dimanche 25 décembre, à 5h40, un Tupolev TU-154 parti de l’aéroport de la station balnéaire de Sotchi (où il avait fait escale pour se ravitailler) et en direction de la base de Hmeimim près de Lattaquié (dans le nord-ouest de la Syrie) a disparu des écrans radar peu après son décollage. Selon le porte-parole de l'armée russe, Igor Konachenkov : « des débris […] ont été retrouvés à 1,5 km du littoral de la ville de Sotchi, à une profondeur de 50 à 70 mètres ». A bord se trouvaient 92 personnes : 64 membres de l’ensemble Alexandrov (chanteurs, musiciens et danseurs), huit militaires (dont le directeur du groupe, Valéri Khakhilov), huit membres d’équipage, neuf journalistes, deux hauts fonctionnaires civils et la responsable d’une organisation caritative, Elizavéta Glinka. Cette dernière, connue du grand public comme « Docteur Liza », transportait des médicaments pour l’hôpital universitaire de Lattaquié. Selon les autorités, il n’y a aucun survivant. Le président russe Vladimir Poutine a ordonné l'ouverture d’une commission d’enquête et déclaré une journée de deuil national ce lundi.

En plus des débris, les autorités auraient retrouvé une dizaine de corps dont l’identification sera effectuée à Moscou. Les boîtes noires n’ont quant à elles pas encore été retrouvées, mais les recherches et les efforts se poursuivent afin de connaître les causes de ce crash. « Toutes les causes possibles sont examinées » a annoncé Maxime Sokolov, ministre des Transports à la direction de la commission chargée de l’enquête. Selon le ministère de la Défense, l'appareil comptant 6689 heures de vol était exploité depuis 33 ans, il avait été réparé pour la dernière fois en décembre 2014 et révisé en septembre dernier. Sergueï Baïnetov, le responsable de la sécurité des vols de l’armée russe, assurait à la télévision que l'avion était « en bon état technique ». Toutefois, ce TU-154 n’est pas le premier à connaître un accident de ce genre : en avril 2010, un appareil du même type s’était également écrasé en tentant d’atterrir près de Smolensk et ses 96 occupants, parmi lesquels le président polonais Lech Kaczynski, avaient également péri.

C’est donc un sentiment de deuil général qui s’est rapidement répandu en Russie où les Chœurs de l’Armée rouge ou Ensemble Alexandrov étaient considérés comme une véritable fierté nationale, une « carte de visite de la Russie » selon le pianiste Denis Matsouïev, et c’est tout naturellement que de nombreux russes se sont déjà rendus près de la salle de concert de Moscou où l’ensemble répétait afin d’y déposer des fleurs et de rendre hommage aux disparus. « La perte est irréparable » déplorent les autorités qui ont conscience de perdre là non seulement un nombre important de vies humaines un jour de Noël, mais également un symbole fort du pays.

L’Ensemble Alexandrov fut fondé en 1928 par le général Alexandre Vassilievitch Alexandrov (1883-1946) qui a composé la majeure partie du répertoire du groupe, dont la Guerre Sacrée, et qui dirigea l’ensemble durant 18 ans avant que son fils, Boris, ne prenne la relève de 1946 à 1987. La perte de l’actuel directeur des chœurs les plus célèbres du monde, Valéri Khakhilov, est celle d’un « maestro remarquable » selon Denis Matsouïev. Ce dernier avait réussi à faire cohabiter de façon naturelle un très large registre au cœur de l’ensemble, allant des chants traditionnels russes à des reprises contemporaines. Les Chœurs n’hésitaient d’ailleurs pas à participer à des projets d’albums tels que celui de Jean-Jacques Goldman, Rouge, en 1993, après avoir survécu à la dislocation de l’empire soviétique en 1991. Plus récemment, on se souvient de l'album de Vincent Niclo ayant remporté un succès général.

On est alors assez loin de la première apparition à l’étranger qui avait eu lieu en 1937 lors de l’Exposition universelle de Paris. Il était alors l'un des rares ensembles à partir en tournée à l'étranger à l'époque soviétique, mais il se produisait aussi énormément au sein de l’URSS puis de la Russie, devenu incontournable lors des grandes fêtes. L’une de leur mission première était cependant de divertir les soldats ; ainsi, ses membres donnèrent plus de 1500 concerts pour les soldats soviétiques en zone de combats et dans les hôpitaux lors de la Seconde guerre mondiale. C’était d’ailleurs dans le cadre d’une mission similaire que les 84 membres disparus dans le crash se rendaient en Syrie : ils allaient y chanter pour les soldats lors du Nouvel an. Divertissant les soldats en zones de guerre d’une part et ovationné par le public lors de ses nombreuses tournées dans plus de 70 pays du monde d’autre part, l'Ensemble avait reçu l'Ordre du Drapeau Rouge en 1935, l'une des plus hautes récompenses soviétiques, pour ses « mérites exceptionnels dans la culture ».

Ces dernières semaines, l’ensemble était également en tournée en France et devrait revenir en mars 2017, d’abord à Lyon le 21, puis à Paris du 22 au 26. En effet, bien que le nombre de victimes soit important, les Chœurs de l’Armée rouge n’ont pas disparu puisqu’il s’agit là d’une « étiquette » que d’autres chœurs plus ou moins militarisés peuvent porter, le plus connu internationalement étant le Chœur de l’Armée Rouge MVD créé en 1939 par le ministère de l’Intérieur et composé du chœur de la Garde nationale sous la direction du général Eliseev. Ceci n'enlève cependant rien à la terrible perte et à la tragédie subie par la Russie dimanche. Nos pensées sont bien sûr tournées vers les victimes et leurs familles.

Elodie Martinez

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