« La vie est belle telle qu’elle est », conversation avec Sonya Yoncheva, une artiste positive, engagée et ouverte d'esprit

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En quelques années, grâce à une voix extraordinaire et d’impressionnants talents de comédienne, la jeune soprano bulgare a rencontré de grands succès dans de nombreux rôles. Et elle s’impose aujourd’hui comme une star encensée sur toutes les plus grandes scènes. Née à Plovdiv, Sonya Yoncheva a étudié au conservatoire local, puis à Genève. En 2010, elle remporte le célèbre concours Operalia, marquant ainsi le début d’une carrière internationale. Quelques années plus tard, la critique salue ses performances que ce soit dans les rôles de Norma, Desdémone ou Médée. Malgré « l’interruption de projets importants », elle dit avoir vécu le confinement comme un cadeau, lui permettant de « passer du temps en famille et de voir grandir (s)a fille de huit mois ». Sonya Yoncheva est mariée au chef d'orchestre vénézuélien Domingo Hindoyan, qui vient d’être nommé chef principal du Royal Liverpool Philharmonic Orchestra (il prendra ses nouvelles fonctions en septembre 2021). « Nous évitons de travailler ensemble et nous poursuivons nos carrières de manière indépendante, sauf ponctuellement pour des occasions spéciales, comme Noël ». Pour l’un et l’autre, la principale priorité professionnelle est la créativité et le développement personnel. Nous ne voulons pas travailler ensemble « comme un couple qui remplierait des obligations, quand bien même je soutiens mon mari de toutes les façons possibles ».

Dès le déconfinement, Sonya Yoncheva s’est remise au travail en donnant divers concerts. Tout s’est relancé très vite, à la dernière minute, comme une impérieuse nécessité et dans un engagement remarquable. « Nous ne pouvons pas rester à la maison : nous devons trouver des solutions pour que nos vies puissent continuer ». La réaction du public a été un moteur. Le désir de culture est palpable. « La culture est aussi essentielle à la vie que la nourriture ou la respiration ». Nous devons penser de manière positive et nous habituer aux nouvelles circonstances.

Elle revient tout juste d’un gala qu'elle a autoproduit, dans sa ville natale de Plovdiv. « Une étape importante, sans soutien des pouvoirs publics – les spectateurs devaient venir pour l’art et la musique, pas pour les politiciens ».

Elle attache également une grande importance à sa coopération avec Rolex dans le cadre de l’organisation des galas « Perpetual Music ». « Nous permettons aux artistes de revenir sur scène : 100 artistes dans trois pays. Juan Diego Flóres a commencé à Pesaro, Rolando Villazón sera à Paris et moi à Berlin ».

« Je connais tant de chanteurs célèbres qui ne savent pas comment ils vont survivre les trois prochains mois, comment ils vont faire vivre leur famille », explique-t-elle en soulignant son engagement, mais elle comprend également « que les politiques classent désormais l'opéra comme un divertissement et non plus comme quelque chose d’essentiel... pourtant l'art est vital ».

Avec beaucoup de joie, Sonya Yoncheva envisage aussi ses prochaines prises de rôles. Interpréter le rôle d’Elsa (Lohengrin) pour la première fois à Berlin est un rêve, qu’elle caresse de longue date. Les répétitions commencent en novembre et ce sera sa première représentation scénique depuis le déconfinement. Berlin est sa deuxième maison après la Suisse ; elle y possède un appartement et se sent « connectée à la langue et à la culture ». Elle s’y prépare et travaille le rôle depuis longtemps. Très sûre d’elle, la chanteuse accorde une grande valeur au rôle d'Elsa (« Elsa croit profondément dans les choses pures et naïves ») et apprécie tout autant l’œuvre de Richard Wagner. « Il a intensément réfléchi au sens de la vie, il a pensé à chaque détail, jusque dans l'interprétation de son œuvre sur scène – allant même jusqu’à ériger son propre théâtre ». Elle n'envisage pas encore Bayreuth, peut-être plus tard, mais pense néanmoins déjà à d'autres rôles wagnériens comme Elisabeth dans Tannhäuser. « Wagner est un compositeur sain et n'exige pas trop des voix, il a une approche des lignes et de l’harmonie ».

Sonya Yoncheva n'a pas encore d'informations sur les choix scéniques de Calixto Bieito pour la mise en scène de Lohengrin à Berlin. Une nouvelle approche est en cours d'élaboration pour respecter les nouvelles dispositions sanitaires. Elle est ouverte, mais sait ce qu'elle veut lorsqu'il s'agit de travailler avec des metteurs en scène. « J’accepte toutes les idées, chaque idée vaut la peine d’être étudiée. Un élément vraiment extraordinaire peut changer une histoire. Mais je n’accepte pas les gens qui viennent d’autres domaines et qui n’apportent aucune idée ». Elle se souvient d’un exemple : « Nous avions eu sept semaines de répétitions, mais elles n’ont pratiquement rien apporté. Nous devons éliminer ces productions compliquées : elles coûtent du temps et de l'argent, et créent un ressentiment inutile ».

Elle attend également ses débuts dans Manon Lescaut à Munich, dans Rusalka au Met et dans une Aida en version de concert à Vérone en 2021, avec Riccardo Muti. Elle vient déjà de se produire dans les Arènes de Vérone avec Vittorio Grigolo, sous la direction de Plàcido Domingo (le 29 août). Les Arènes de Vérone sont une enceinte qu'elle admire particulièrement, pour leur atmosphère si spéciale.

Sonya Yoncheva est également ouverte à la musique moderne. Une chanson d’Abba s'est glissée dans son programme au Festival de Salzbourg cette année. Une soirée lyrique qui a déclenché de grandes émotions dans le public et chez l'artiste (bouleversée aux larmes). « J'ai chanté ce répertoire pour la première fois, avec même une chanson bulgare : ça a suscité une réaction très profonde en moi, et a permis d'atteindre une autre dimension infiniment plus personnelle. » Le coronavirus a fait émerger la question de « ce qui est important dans nos vies ; nous pouvons tout perdre, nous devons prendre conscience de ce qui est essentiel. Il y a tant de beauté dans la simplicité ». L’artiste à la fois sympathique et sans prétention tisse avec naturel le fil de sa philosophie personnelle de la vie : « La vie est belle telle qu’elle est.  Nous n'avons pas à exhiber les vêtements que nous portons ou ce que nous mangeons dans les médias. Nous n'avons pas besoin de davantage et de toujours davantage. Nous ne devrions pas être trop personnels sur Internet ».

Lorsqu'on l'interroge sur la musique classique contemporaine, elle fait preuve de la même ouverture d’esprit et y porte un grand intérêt. « Je suis ouverte aux nouveaux compositeurs et à tout projet auquel je crois et que je soutiens. Nous avons besoin des compositeurs contemporains ». Et modestement, elle ajoute : « et si un compositeur croit en ma voix, j'attends avec impatience qu’il me propose un projet ». Jusqu’à présent, aucune proposition ne lui a été faite. « Mais peut-être que notre conversation sera un élément déclencheur ».

Helmut Pitsch

©Rolex/Reto Albertalli

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